Alie attend…

Déconcertée par la réaction abrupte de l’inconnu aux cheveux gris, Alie s’empresse de vider sa tasse et quitte les lieux. Elle est distraite de ses pensées chagrines par la vue du cimetière avoisinant : les cerisiers sont en fleurs. Toutes ces variations de rose! Un peu réconfortée, elle retourne à son auberge.
Le lendemain, Alie reprend et son livre et le chemin du petit café. Elle se souvient de la dernière phrase de son interlocuteur : « À demain peut-être. » Le bel homme sera-t-il présent? Sa taille, son allure, sa prestance l’ont impressionnée. Elle brûle du désir secret de le revoir.
Deux thés plus tard, elle se résigne. Il ne viendra pas. Cachant sa déception, elle marche, tête haute, vers Les Muguets.
Elle se réfugie dans sa chambre, à l’abri de la pluie et du vent. Elle a enfin du temps pour ses recherches généalogiques. Ses amies lui ont fait valoir les ressources de l’internet dans ce domaine. Grâce à son sens de la planification, elle est munie de son portable et de quelques dossiers.
Elle cherche à percer le mystère entourant les origines de son père, maintenant décédé. Après son départ des États-Unis, il avait coupé les liens avec sa famille et refusait d’en parler. Était-ce un objecteur de conscience? Avait-il commis un larcin? En explorant la filiation paternelle, Alie espère trouver des témoins encore vivants… La voilà partie à la conquête des Welland!
Complètement absorbée par ce travail, stimulée par la perspective d’une potentielle découverte, elle oublie momentanément le mystérieux étranger qu’elle a attendu avec tant de ferveur.

Marcel rencontre…

Marcel s’ennuie. Depuis l’ultime départ d’Ernestine, il vient régulièrement dans ce petit café campagnard pour lire les journaux. Il aime « savoir ».

Ce matin-là, une inconnue fait son apparition dans son territoire. Clairement moderne, cheveux teints, vêtements mode : une citadine quoi! Elle s’installe avec sa tasse et sort un livre de son grand sac. Marcel en a vu suffisamment et se replonge dans la lecture des quotidiens.

Alie a remarqué la chemise à carreaux, les larges épaules, les lunettes et les cheveux gris. Un autre retraité, pense-t-elle. Elle soupire en pensant à sa propre retraite : un si mauvais début!

Elle lève les yeux de temps à autre, lui aussi. Leurs regards finissent par se croiser et Aliénor (de son véritable nom) lui sourit. Son goût de l’aventure ayant repris le dessus, elle l’invite à sa table : Marcel apporte son deuxième thé. Elle s’étonne :

« Vous buvez du thé vous aussi? »

« Depuis toujours. »

« Je ne pensais pas en trouver d’aussi bon dans ce coin. »

« Il y a beaucoup de bonnes choses dans les alentours… »

« Je suis arrivée hier. Finie la physiothérapie : je marche maintenant sans problème. J’aime beaucoup la petite auberge Les Muguets avec ses fleurs printanières. Je vais y demeurer quelques jours. »

Assailli d’émotions contradictoires, Marcel reste réservé, réticent même, alors qu’Alie raconte allègrement les derniers chapitres de sa vie : le travail, les amis, les projets et surtout, l’accident qui a brisé son rêve de faire le tour du monde. Le chagrin est refoulé, le ton reste léger et le sourire engageant.

C’en est trop pour Marcel. L’exubérance de cette femme le déstabilise. Malgré le charme indéniable de l’étrangère, il ne se sent pas prêt à faire l’effort.

« Madame, excusez-moi, je dois vous quitter. À demain, peut-être… »

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Pour mieux connaître Marcel, voir Marcel et ses problèmes publié en avril 2013
Alie a été présentée dans Semence de roman en novembre 2011

Judith

Judith se fond dans le décor. Sa longue robe de couleur foncée descend jusqu’à ses bottines à boutons. Sa taille est soulignée par une courte veste cintrée, sombre elle aussi. Le tout couronné par l’inévitable chapeau. Rien ne la distingue des autres femmes qui se promènent et se rendent tantôt au marché, tantôt à la mercerie, tantôt au salon de thé. Elle ne se laisse pas tenter par ces minuscules aventures, elle se réserve pour « autre
chose ».

Son « autre chose » se trouve à la gare de trains qu’elle fréquente assidûment, mais sans jamais monter à bord. Quel contraste entre la station animée et la rue paisible où elle habite! Elle a connu une longue période d’hésitation et de doute avant de se résigner à ces visites. « Est-ce vraiment nécessaire? Est-ce la seule solution? Y aurait-il mieux à faire? » Ces questions l’ont longtemps tourmentée.

Encore une fois, elle se dirige vers le bâtiment ferroviaire : aujourd’hui, elle consulte les horaires et la destination des divers convois. Les uns mènent vers le Nord, les autres, vers le Sud; à l’évocation de ces pôles, deux univers très différents surgissent dans son imagination. Pourtant l’un et l’autre sont inconnus de celle qui a passé sa vie « au milieu » dans l’anonymat d’une petite ville américaine : Middlefield ne fait pas souvent la manchette.

Quand elle revient chez elle, sa tête bourdonne de lieux, de personnes, d’histoires qui se bousculent au point qu’elle doit s’allonger, complètement étourdie. Que faire de ce chaos? Une autre visite permettrait-elle d’y mettre un peu d’ordre?

Elle retourne encore sur les lieux de son étude et s’absorbe dans la contemplation d’une carte du réseau affichée sur le mur du hall. Elle est dérangée dans sa rêverie par l’arrivée d’un train. Elle se retourne et examine les personnages qui descendent des wagons. Cette observation des physionomies, des costumes et des bagages, ne fait qu’augmenter son trouble. Elle reprend le chemin de son domicile.

« Mes allers-retours n’ont rien donné », soupire-t-elle. Malgré ses efforts, la romancière ne trouve pas le point de départ d’une prochaine histoire, encore moins d’une nouvelle intrigue. Bien que jeune dans le métier, elle se rend compte, après réflexion, qu’elle a été victime de son ignorance et de ses illusions. « Je cherche à l’extérieur ce que je trouverai peut-être à l’intérieur. »

Elle poursuit sa réflexion et songe que sa furieuse envie d’écrire trouverait sans doute une voie si elle cherchait à résoudre l’énigme de sa propre vie. Les drames qu’elle a vécus, les dilemmes qui l’ont assaillie nourriraient peut-être son inspiration?

Elle décide de se mettre à l’œuvre dans ce sens malgré les réticences prévues du milieu littéraire qu’elle sait dominé par les hommes. Elle a aussi conscience de s’avancer sur un terrain solitaire, loin des préoccupations des femmes de son milieu.

Judith ne sait pas qu’un jour elle sera célèbre et connue bien au-delà des frontières de son pays…