L’effet « pendule »

C’est la même activité, et pourtant elle se présente tantôt sous le signe du plaisir, tantôt dans le registre du labeur. Cette réflexion m’est venue pendant un cours d’aquaforme. Adepte depuis de nombreuses années, j’observe le même décor, le même contenu officiel, et pourtant…

Au fil des ans, les exercices ont évolué, plus complexes, plus diversifiés; les moniteurs se sont succédé, mieux formés, meilleurs pédagogues, et pourtant…

Je bouge parfois au rythme implacable des tambours, martèlement inlassable… Le vacarme des haut-parleurs prédomine; pour éviter que les instructeurs ne s’égosillent en vain, une formation sur l’enseignement par signes leur a été offerte. Le bruit est là pour durer!

Je bouge parfois au rythme d’une musique de danse, rappel nostalgique d’une autre époque; il m’arrive de « twister» allègrement. J’entends aussi des mélodies anciennes, des réminiscences du « hit-parade » (The Tiny Weeny Yellow Polka Dot Bikini).

Parfois je m’amuse, je rigole, parfois je fais des efforts et je surveille l’heure.

Au bout du compte, la différence essentielle vient d’« en avant »: l’une ou l’autre des six personnes qui, selon l’horaire, anime, suggère, surveille l’apprentissage et assure la discipline. Le non-verbal règne en maître.

Malgré la dimension routinière de nos ébats, l’animateur(trice) transmet parfois de la chaleur, de l’énergie, de l’enthousiasme, de l’intérêt pour notre réussite. Par contre, je fais aussi face à l’indifférence, à la rigidité, à l’exigence toute militaire! À pousser les haltères, je me suis récemment sentie comme une galérienne: le rythme forcé, les consignes hurlées, ne manquait que le fouet!

Bougez, faites de l’exercice, activez-vous! Bougez, faites de l’exercice, activez-vous! Bougez, faites de l’exercice… Refrain médiatique connu.

Je continue donc à me présenter régulièrement au centre sportif où, en fonction du jour, de l’heure, et (j’allais oublier!) de mon humeur, j’accède à la morosité ou à la jubilation.

 

 

Une enfant effrayée

Nourrie de contes, gorgée d’histoires de fées, bercée par « La Bonne Chanson », mon enfance arrive à l’école, remplie de naïveté. Excitée par mon uniforme tout neuf, les crayons finement aiguisés et les livres soigneusement recouverts par mon père, je prends place dans un local où s’entassent 36 pupitres.

Premier cours : la religion. « Où est Dieu ? » « Dieu est partout » selon Le petit catéchisme; ce dernier deviendra rapidement incontournable. Si Dieu est partout, est-ce qu’il voit tout? Question troublante pour mes six ans.

Par la suite, je découvre que ce Dieu qui s’est déjà insinué dans tous les recoins de ma vie, m’attends au moment de ma mort, pour juger de ma conduite. Inspirée par les images, je me représente un vieillard à longue barbe, qui se dresse, imposant, à l’entrée du paradis. A ses côtés, les apôtres, les archanges et les saints forment une cour imposante; à cette foule se mêlent mes aïeux, certains voisins, quelques amis et surtout beaucoup d’étrangers.

Tous les yeux sont rivés sur moi…

Les moindres détails de ma vie seront passés au crible. Serai-je suffisamment méritante pour accéder à la béatitude éternelle? Ce concept  nébuleux me laisse songeuse.

Par contre, les descriptions de l’enfer sont criantes de réalisme. Les diables noirs avec leurs cornes, leurs fourches et leurs queues acérées se profilent au sein des flammes. Chaleur insoutenable, air irrespirable, longtemps, longtemps, sans répit, toujours, toujours…

Le purgatoire, transit des âmes imparfaites, n’est guère plus invitant. Privée de lumière et de plaisir… mais pour combien de temps? Rien n’est précisé à ce sujet.

Au fil des jours et des cours, la titulaire de la classe en rajoute : impossible d’oublier. Et les prédicateurs! Invités pour les événements spéciaux, dont le carême, ils s’adressent aux élèves de six à seize ans; ils tonnent les menaces d’une vie ultérieure gâchée par les péchés de celle-ci. Les fautes mortelles me précipiteront tout droit chez Lucifer. Si on en parle tant, elles doivent être faciles à commettre!

Quel avenir! J’étais morte de peur!

La vision du sauveur dans la crèche n’a pas fait le contrepoids. L’ultime confrontation avec mon créateur et ses acolytes occupait tout l’espace de mon imaginaire enfantin.

Une autre question me tourmentait. Combien d’espace occupe une âme? Les millions de personnes qui m’avaient précédée occuperaient-elle déjà toute la place? En admettant que je sois admise, serais-je reléguée aux derniers rangs, condamnée à ne voir que le dos du Père plutôt que la Sainte Face?

J’étais troublée, rongée d’inquiétude. Autour de Pâques, des symptômes physiques alarmants m’ont menée chez le médecin. A cette époque, le « vécu » n’était pas encore à la mode. Sans me poser de question, le docteur déclara à mes parents: « L’école la force trop, il faut la retirer pour un mois ». Aussitôt dit, aussitôt fait.

Il me fallut néanmoins beaucoup plus d’un mois pour apprendre à vivre avec cette terrifiante perspective du jugement dernier.