Dialogue inhabituel

Plusieurs s’étaient déplacés et tendaient l’oreille pour saisir les propos du pasteur qui, finalement, récitait une dernière prière tout en agitant consciencieusement son goupillon. Le trou était là, béant, et le cercueil descendit avec une lente majesté à l’emplacement prévu pour le repos éternel de Marie-Louise.

Le départ de l’officiant permit aux membres de la famille de se regrouper.
« Tu aurais pu venir plus tôt! »
« J’en ai été empêché. »
« Par ton travail ou par ta femme? Je sais qu’elle n’a jamais aimé notre mère! »
« Je t’en prie, ce n’est pas le moment de me faire des reproches. Je suis là. »
« Elle aurait eu besoin de te voir de son vivant! »

Furieuse, la sœur continue d’invectiver son frère qui promet de s’amender et de la visiter plus souvent. D’autres personnes s’approchent d’eux et la dispute est interrompue.

Une dernière pensée pour sa mère, une dernière fleur lancée dans la fosse et Charlotte se dirige vers la voiture qui l’attend. Les souvenirs affluent : les multiples et inutiles coups de fil qu’elle a envoyés à Georges pour le prévenir d’une fin prochaine, les demi-mensonges qu’elle a dû inventer pour soulager la peine de Marie-Louise devant l’absence de son fils…

Et le voilà qui accourt et lui glisse à l’oreille :
« Je te laisse. Dans deux heures, je prends l’avion pour Vancouver, mais je reviendrai bientôt ».

Mademoiselle Ballard

Dans ma tête, elle faisait partie de la famille puisqu’elle en habillait toutes les femmes. C’était avant l’ère du prêt-à-porter. Je crois qu’elle s’appelait Colette, mais nous l’avons toujours révérencieusement appelé Mademoiselle Ballard.

Grande, frêle, lunettes sur le bout du nez, elle prenait soigneusement nos mesures, et nous conseillait sur la quantité de tissu nécessaire à la robe, au tailleur ou au manteau, car elle cousait tout! Dans plusieurs familles, la mère confectionnait les vêtements de la maisonnée, mais chez nous, c’était Mademoiselle Ballard.

Dès le jeune âge, je grimpais deux fois dans l’autobus, puis je montais tout un escalier pour me rendre dans son salon, mais c’était une sortie fascinante. Elle me parlait, les épingles entre les dents et me laissait deviner une autre pièce remplie de gros rouleaux de fils, encombrée de soieries, où trônait une mystérieuse machine… Elle m’expliquait comment effacer les cernes sur les étoffes et m’initiait aux subtilités du repassage.

Une autre sortie en autobus (trois, cette fois) m’amenait chez Marshall, le réputé fournisseur de la rue Ste-Catherine ouest. La caverne d’Ali Baba de la confection! Feutrines, lainages, cotonnades, soieries, voilures et autres matériaux (inconnus de ma jeune personne), attendaient notre bon plaisir, enroulés sur de longs cartons et alignés selon un parfait quadrillage. Du plus chaud au plus léger, du plus foncé aux plus clair, uni, imprimé, texturé, nous avions le choix!
Ma mère, adroite, se faufilait parmi les étalages et m’amenait devant le comptoir pertinent quant à l’épaisseur et à la couleur désirées. Restaient les questions de base : est-ce froissable, est-ce salissant, est-ce tissé suffisamment serré? Le morceau choisi nécessitait des compléments. Nouvelle virée pour trouver la doublure, le galon de finition, le fil, les boutons ou la fermeture éclair. Toute une équipée!

Après cette grande dépense d’énergie, nous faisions le plein chez Dunns, le « delicatessen » à la mode de la grande artère commerciale. J’étais impressionnée par la superposition des rangées de grands bocaux de piments rouges qui obstruaient la fenêtre de la façade.

Le coeur et l’estomac contents, j’étais prête pour l’enfilade d’autobus qui nous amènerait, d’abord chez Mademoiselle Ballard pour déposer nos trésors, et finalement à la maison. Plus tard, d’autres déplacements seraient nécessaires pour l’essayage et l’ultime prise de possession.

Dans ce contexte, chaque vêtement était longuement désiré… et conservé.