La femme, prise 3

La femme qui peint

Elle a suivi des cours pendant neuf ans. Parcouru à chaque semaine, l’équivalent de douze escaliers (incluant les six nécessaires à la pause-parcomètre). L’aller et le retour à la mangeoire artistique du troisième étage se faisaient en portant le matériel requis : tablette de papier brouillon, bon papier ou canevas, au moins six pinceaux, spatules, panoplie de tubes, quelques chiffons, carnet de notes, crayons, aiguisoir, gomme à effacer, palette ou autre support pour la peinture, etc.

Beaucoup d’efforts sur de longues années, plusieurs professeurs, pour aboutir à quoi? À des tableaux abstraits, souvent minimalistes que ses proches trouvent incompréhensibles. Ironie du sort?

Elle est consciente que son talent est limité, mais elle a pris goût au mouvement de la main, à la sensation du pinceau qui glisse sur la toile, aux mystères de la combinaison des couleurs.

Elle peint.

La femme qui dépeint

À l’âge où certaines personnes déposent leurs outils, elle a pris la plume et depuis, elle dépeint l’intérieur et l’extérieur. Elle n’a jamais cessé d’écrire. Pour elle, c’est un plaisir, rien ne la rebute, pas même la réécriture : corrections, corrections, corrections.

Elle a confié ses souvenirs, ses observations, ses réflexions à des textes lus par ses proches. Elle s’est ensuite tournée vers la fiction. Quelle découverte! Elle a pris contact avec son imagination qui lui semble inépuisable. Elle adore inventer et raconter de histoires.

Elle se régale et compte le faire le plus longtemps possible en espérant que ses lecteurs la suivent…

La femme, prise 2

La femme qui pleure

Elle a souri, elle a parlé, maintenant elle pleure. Elle pleure en cascades et en continu; elle ne peut s’arrêter. Elle pleure en privé, elle pleure en public, au volant, à table, dans son lit où les larmes coulent jusqu’au fond de ses oreilles. En somme elle est, non pas en larmes, mais de larmes.

Elle pleure sur son vieillissement, sa solitude, ses belles jambes abîmées, ses cheveux disparus ; les ratés et les « brisés » de son existence. Si elle pense à ses amours, les larmes redoublent. Sa difficulté d’être amoureuse, son intransigeance, ses idéalisations, ses replis, ses fuites…

Et en plus, l’enfance écroulée avant terme.

La nostalgie et les regrets la tenaillent, avec ou sans raison.

Face à toutes ces émotions, souvent trop vives, elle pleure, elle pleure, elle pleure…

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La femme qui rit

Elle se réjouit d’être moins à la hâte, de disposer de plus de douze minutes pour s’habiller et se maquiller; elle peut même se préparer à l’avance. Après avoir quitté le monde du travail, elle a mis beaucoup de temps à décélérer. Depuis, ces yeux s’amusent sans cesse; ils se promènent allègrement. Elle a le loisir d’observer.
« Quel est cet éclat brillant sur la doublure de mon manteau? »
Attaché par une épingle, un petit sac de plastique contenant deux boutons. Elle a porté ce vêtement plusieurs décennies, sans jamais les avoir remarqués.

Elle se réjouit de pouvoir moduler ses déplacements et ses itinéraires, de changer brusquement de cap sans déranger quiconque. Elle contrôle ses horaires de sommeil et de repos. Elle peut contempler ou s’activer selon ses humeurs. Elle peut chantonner à sa guise sans irriter.
« Vous fredonnez Madame, cela nuit à ma concentration ». Désolée, la coupable a marqué un temps d’arrêt, puis s’est remise au travail : « vous fredonner encore Madame… » Propos qu’on lui a servis pendant un cours d’art.

Elle se réjouit de ne plus évoluer dans un bocal de verre, sujette aux évaluations de ses clients, de ses employeurs et tutti quanti. Elle a moins de comptes à rendre; il en restera toujours un peu, après tout elle vit en société. La montagne de compromis, devenus fréquents, s’est muée en toute petite colline.

Elle se réjouit d’avoir cinq sens, elle les maintient en éveil. Elle perçoit différemment les sons et les musiques, elle sent, elle humer; elle savoure les mets, les vins et les paysages. Si la radio ou le téléviseur déverse une musique entraînante, elle peut danser en solitaire, à l’abri des regards ou se trémousser sur son divan.
Elle dort nue pour mieux apprécier la douceur des draps. Sa peau appelle la caresse du vent et de l’eau. Quant au reste, elle ne veut pas en parler, elle préserve son jardin secret.

Sa vie a changé et elle en est ravie.