La tradition pascale

Je me souviens avant tout du nouveau chapeau de paille que les femmes de ma famille étrennaient à Pâques. Une amie m’explique qu’à cette occasion, dans son milieu, les chapeaux devaient être garnis de fleurs. C’était dans les années 50.

Bien sûr, il y avait la liturgie catholique que je suivais scrupuleusement : la visite des sept églises, le lavement des pieds, les rogations, mais le chapeau de paille me tenait particulièrement à cœur. Le jambon à l’ananas de ma mère et les œufs de Pâques Laura Secord complétaient le tableau.

 

Le temps a passé. Le jambon a cédé sa place au gigot d’agneau. Les adultes ont organisé des courses au trésor pour les enfants (petits œufs miniatures en chocolat noir). La décoration des coquilles d’œufs cuits a occupé les loisirs familiaux.

 

Et maintenant que reste-t-il?

À Pâques, je ne gèle plus de la tête, je mange du poisson et des fromages à croûtes fleuries. Quant aux offices, je laisse la place aux ‘pratiquants’.

Seuls, les hortensias me rappellent les temps anciens.

un message inutile

Les pompiers, les ambulanciers, les policiers se pressent. Il ne manque que les journalistes. Pour quoi faire? Pour observer un phénomène rare. Une automobile dont le côté droit a grimpé sur le devant d’une autre.

 

Quelques minutes plus tôt…

Une majestueuse Lexus noire roule en droite ligne et en grande vitesse sur une large artère. Une humble Yaris rouge est stationnée le long de cette avenue. La petite Yaris sort de sa place pour emprunter elle aussi la route principale. Elle avance et se retrouve un petit peu en avant de la berline noire, dont le conducteur a la tête ‘ailleurs’; il n’a pas davantage ses mains sur le volant. La berline, qui n’est pas dirigée, poursuit  sa trajectoire en pleine vitesse et sa roue  droite monte sur le devant du plus petit véhicule. Non, il ne s’agit pas d’une  collision, mais… (il n’y a pas de mot pour décrire l’étreinte de deux voitures). Elles sont maintenant croisées sur la gauche du capot de la Yaris, la berline noire en parfait déséquilibre.

Difficile à imaginer? Facile à voir! Les badauds se sont agglutinés devant ce spectacle hors du commun. Du jamais vu!

Celui qui était au volant de la noire avait un cellulaire à la main :

« Ma chérie, j’arrive », écrivait-il.

Message texte peu utile; le rédacteur sera longuement retardé…

 

Il aura le temps de  réfléchir, comme son vis-à-vis d’ailleurs! Tous deux sont coincés dans leur habitacle, incapables de sortir par la portière.

Le propriétaire de la voiture rouge songe :
« j’ai trouvé un merveilleux cadeau pour ma sœur ; il ne m’a pas coûté cher en argent, mais en temps…! Il faudra une dépanneuse pour enlever ce gros ‘bazou’ qui bloque ma vue. »

« Les pompiers sont inutiles » pense le propriétaire de la voiture noire,  « les ambulanciers aussi, nous ne sommes pas blessés, seul notre amour-propre est meurtri. Vite, que mon véhicule soit remorqué! »

Et la circulation? Déviation…Ralentissement, etc.

Un concert soutenu de klaxons témoigne de l’impatience de ceux et celles qui n’ont rien vu et qui attendent. « Un autre détour! Notre ville aspire-t-elle au titre de Reine des détours? »

« Plus jamais! » se disent les conducteurs.

 

 

 

 

 

 

 

 

Une vieille dame indigne

J’ai toujours voulu mériter ce titre.

L’indignité n’est pas là où je le croyais…

Je me voyais, me promenant au bras d’un jeune homme. Cela ne s’est pas produit, mais, par ailleurs, je laisse maintenant jaillir ma colère et mes jurons.

Une enfant si sage, une adolescente si pieuse, une jeune femme si rangée, une épouse si aimante, une mère si dévouée, une amie si attentive! Je me suis montrée aimable et j’ai conquis certains coeurs.

Qu’avais-je fait de mon irritation, de mon impatience, de ma rage?Refoulées, enfouies au plus profond! J’étais raisonnable…

Eh bien, cette époque est révolue, je suis devenue « indigne ». En voiture, je deviens colérique, je jure en français et en anglais et j’invective : « espèce de zozo, de crapaud, d’idiot! » Je me révolte devant le théâtre des  politiciens et de leurs décisions. Je fulmine devant les difficultés technologiques et j’exprime mon vif déplaisir face aux trop fréquentes réparations de l’ascenseur de ma résidence.

Mes enfants et mes ami(e) s trouvent grâce à mes yeux. Pour ceux-là,  je reste douce, calme, compatissante, souriante, digne de leur respect et de leur amour. Je ne veux pas laisser le souvenir d’une femme devenue acariâtre.

Je me contente donc d‘être « indigne » aux endroits où je ne suis imputable qu’à moi seule.