une observatrice mystifiée

Samedi, 19 heures, c’est l’hiver, il fait noir, il fait froid, il vente; mes clés sont à l’intérieur de la voiture!

Le Sercice routier d’urgence viendra sans doute me secourir. Hélas, mon cellulaire dort près du trousseau. Nulle cabine téléphonique à l’horizon. Il y a bien quelques commerces… Le salon Shellac se trouve à quelques mètres et il est encore ouvert! « Peut-on vous aider, madame? »

On signale pour moi et on me tend l’appareil. L’assistance routière me promet un déverrouillage dans trois quarts d’heure. Que faire d’ici là? Cette longue attente à l’extérieur me transformera en statue de glace. Sans y être invitée, je m’assois sur le bout d’une chaise. J’observe…

Malgré l’achalandage (trois professionnelles et trois clientes), le silence règne. Dans quel temple ai-je pénétré? Sous mes yeux se déroule la liturgie du manucure.

Je consulte le dépliant publicitaire :

O*P*I             Essie           SHELLAC     GelISH           GELAXY

Le latin m’aurait semblé moins énigmatique! Shellac me rappelle mon enfance et le vernis que mon père appliquait sur les surfaces de bois. Serait-ce l’acrylique dont on recouvre aujourd’hui les ongles? Un peu d’aérographie avec ça? Française ou américaine? Je venais d’entrer en territoire inconnu…

Devant moi, deux femmes d’âge moyen, confortablement assises, recueillies, concentrées sur l’observation des procédures consacrées à leurs mains. Les applications de produits se succédaient sans relâche…

Les 45 minutes se sont écoulées sans aucun signe de ralentissement de l’activité rituelle. N’ayant pas osé interrompre la cérémonie, je suis repartie avec mes interrogations à propos de

O*P*I             ESSIE          SHELLAC        Gelish            GELAXY

Vous aurez compris que l’auteure est, selon Lafontaine, « une souris des champs ».

Un long parcours

Première partie

Un trajet de cinq décennies…

À 19 ans, première chute : ligament déchiré à la cheville gauche. La passion fut plus forte, je persévérai.

Je suivis de nombreux cours et m’exerçai longuement pendant les vacances. Je pratiquai seule, en couple et en groupe. Un plaisir indicible, renouvelé, malheureusement entrecoupé de quelques arrêts : maternité oblige!

Par la suite, je réussis à intéresser mes deux fils à ce sport. Une jouissance partagée sur une longue période. Blessures et béquilles ne réussirent pas à freiner mon ardeur.

Je frissonnai souvent, de froid et de peur, le vertige s’accommode mal des hauts sommets et surtout des falaises; pourtant, je parcourus d’innombrables kilomètres afin d’y arriver…

Deuxième partie

L’heure de la retraite a sonné.

Conserver toutes mes compétences m’a semblé le moyen infaillible de retarder le vieillissement. Prudente, je procédai par plans quinquennaux. Je devais donc continuer de dévaler les pentes jusqu’à 70 ans. L’orgueil constitua un formidable atout. À moi les descentes rythmées et les courts rayons!

À l’approche de la date cible, le plaisir s’est subtilement mis à décroître : route trop longue, escapade souvent solitaire, conditions météorologiques incertaines, aspect routinier de la longue fréquentation du même centre et, à mon grand dam, crainte accrue des chutes (et surtout de leurs séquelles).

Mes objectifs atteints, mes collègues de ski m’ont convaincue de persévérer. Ma réflexion se poursuivit néanmoins. La valse des priorités s’est mise à jouer dans ma tête; motivations, plaisirs et sources de stress se mirent à virevolter.

« To ski or not to ski, that is the question… ».

Finalement, et paradoxalement, le maintien de la forme physique l’a emporté. La perspective d’une blessure supplémentaire ou d’un handicap permanent me hérissait. Fin du sport de glisse.

Seul mon amour propre a pâti de délaisser le ski alpin et pire, de prendre une décision liée au vieillissement, notion abhorrée entre toutes.

adieu