Ça alors!!!

Manger de la misère. Expression québécoise qui me traverse l’esprit de temps en temps.

J’y pense aujourd’hui en marchant vers mon appartement. Pentu, ce chemin qui grimpe dans la montagne! Fatiguée par un magasinage intempestif, les bras chargés de colis et même d’un manteau, je peine sur ce raidillon. J’avance lentement, traînant un pied devant l’autre, le souffle court, les mollets douloureux. Je ploie sous l’effort.

Je jauge la distance accomplie et celle à parcourir. Le but me semble encore loin! Je refoule mes plaintes : l’exercice est si bon pour la santé! Devenue escargot humain, je progresse lentement. Je pense à Mermoz et aux pilotes qui ont marché interminablement pour sauver leurs vies, un pas à la fois…

Un bruit de moteur interrompt mes rêveries. Un autobus ralentit à ma hauteur. La porte s’ouvre et le chauffeur me lance : « Avez-vous besoin d’un lift? » Interloquée, je réponds spontanément, bêtement : « Non-merci, je suis à pied! ».  Tout le monde sait que ce type de véhicule est réservé aux personnes qui ont payé leur place!

Il me faut quelques secondes pour réaliser que l’offre s’adressait précisément à celle qui se promène à pied! Hélas, j’avais pas reconnu ce geste de galanterie, vestige d’une autre époque.

Une grand-mère pas comme les autres

Les funérailles. L’endroit de prédilection pour entendre l’éloge des grand-mères. Avec une tendre affection, les petits enfants, tant filles que garçons, égrainent  les anecdotes et les souvenirs. « C’était un phénix ». « Je n’oublierai jamais sa  tarte aux fraises ». Des auditoires attentifs accueillent les descriptions de québécoises aimantes, chaleureuses, disponibles, généreuses, trésors de sagesse  et…de gâteries.

 Ma grand-mère n’a pas fait exception. Elle présentait cependant des caractéristiques supplémentaires. Elle était anglophone, née hors Québec et non catholique. A cette époque, c’était marginal dans mon milieu de vie.

Mes trois ans ne voyaient rien de ces anomalies et se réjouissaient de cet ajout à notre trio familial. « Une personne de plus pour s’occuper de moi ! ». Ce qu’elle fit avec cœur et ingéniosité. Avec les retailles de mes manteaux, fournis par la couturière (le prêt-à-porter n’avait pas encore conquis les marchés) ma grand-mère cousait, à la main, une réplique pour ma poupée : l’année de  notre manteau rouge aux garnitures de lapin gris, nous avons formé un duo remarqué.

Une présence anglo-saxonne dans la cuisine me permit de découvrir les délices de la tarte à la citrouille, du mincemeat pie et du Christmas pouding. Elle versait du sherry sur le gâteau de son Trifle ; j’étais impressionnée !

Sa difficulté à parler le français fit de moi une parfaite bilingue : quelle chance ! Bien sûr, j’héritai de l’accent de Brantford, Ontario. Pas si mal ! Grâce à elle, je goûtai, entre autre, aux charmes des Nursery Rhymes. A ce jour, je peux chantonner les aventures de Miss Moffat, de Old Mother Hubbard ou du gros Oeuf :

                   Humpty Dumpty sat on a wall

                   Humpty Dumpty had a great fall

                   All the king’s horses and all the king’s men

                   Couldn’t put Humpty together again

Sa conversion au catholicisme se fit selon les règles de l’époque ; elle était devenue amoureuse d’Albéric, né sur les terres de Saint-Vincent de Paul. Elle conserva néanmoins l’habitude, qui me semblait toute protestante, de lire la Bible les dimanches après-midi. C’était une activité privée dont elle ne parlait pas…Heureusement pour moi : les jours d’école étaient suffisamment gorgés de prosélytisme religieux.

Dotée d’une jolie voix, elle avait, dans les années antérieures à son mariage, fait partie d’une chorale, sans doute affiliée à une église. Il faut ajouter que ma grand-mère était la fille d’un pasteur…

 

 

Semence de roman

Alie, avait toujours répondu à ce diminutif. Sa mère, d’origine française et férue d’histoire, l’avait appelée Aliénor en souvenir de la Duchesse d’Aquitaine, cette amazone des territoires, des cœurs et des couronnes.

Malgré les avatars de son nom, la brave québécoise, avait surmonté toutes les difficultés de son parcours de femme, de mère et d’enseignante. Sa ténacité et son optimisme naturel avaient triomphé des combats et des épreuves de la vie.

Le milieu scolaire avait néanmoins changé et les élèves aussi… Mais le temps de la délivrance approchait. Bientôt, elle pourrait réaliser un rêve  longtemps caressé. Il ne restait que deux ans avant le début de son périple.

Elle fouillait partout : les guides, les annuaires, les dépliants, les brochures, les sites internet. Elle avait de l’ambition ! Pas un petit voyage, le tour du monde !!! Que de décisions, de choix, de détails à planifier, sans compter les multiples conversions monétaires. Tout son temps libre y passait, toutes ses conversations gravitaient autour de cette ultime préoccupation.

Elle cumulait les dossiers, les étiquetait, les organisait méticuleusement. Ses talents de planificatrice se déployaient allègrement. Rien de la rebutait : les listes interminables, les libellés à caractère fin, les mises en garde, les visas, les vaccins, etc.

Elle vibrait à la pensée du grand départ. C’était pour bientôt, quelques semaines tout au plus. Elle allait enfin récolter les fruits de tout ce labeur. Elle trépignait d’impatience. Un jour, surexcitée, elle  trébucha et s’étala de tout son long, non sans avoir heurté plusieurs marches de ciment.

Bilan : multiples fractures des membres inférieurs.

Ses proches s’affolèrent. Que deviendrait-elle, immobilisée de longs mois, incapable de marcher ? Pouvait-elle survivre à la frustration ? Elle avait tout misé sur ce projet !  Les personnes de son entourage n’osaient même pas aborder le sujet avec elle.  Être enfin retraitée… pour rien!

Au sortir des torpeurs de l’anesthésie et de la valse des barbituriques, Alie retrouva ses esprits et pris en compte la désolante réalité. Hum…

Confrontée aux regards inquisiteurs de ses amies, elle leur sourit et déclara : «Eh bien, je vais m’inventer une nouvelle vie ».