post inondation

À ma campagne
Un été pas comme les autres

Le niveau de l’eau, ici comme ailleurs, est resté anormalement élevé sur les berges, pendant de longues semaines. Deux mois et demi après la grande crue, les goélands, nombreux et jacasseurs, ont retrouvé leurs roches favorites, maintenant sorties de l’eau. Par centaines, ils ont repris leurs rivalités pour une meilleure place, leurs ballets aquatiques et leur salut rituel au soleil couchant.

Tardivement aussi, la famille des canards nous a fait l’honneur de quelques visites, en route vers les grèves à nouveau découvertes. À leurs yeux, ces terres, souvent marécageuses, regorgent de friandises. La mère naviguait en tête et les petits la suivaient hardiment.

Seul le héron manque à l’appel, il n’a pas retrouvé sa place, toujours submergée.

Certains de mes voisins se sont affairés pendant l’inondation, d’autres, dans les jours subséquents. Moi, c’est beaucoup plus tard.

« Moi, je ne ferais jamais cela! »

« Ce n’est pas à toi de faire cela! »

Malgré ces avis, après hésitation et évaluation, je me suis mise à l’œuvre et, accroupie, agenouillée, assise ou allongée, je nettoie le sol entre les pilotis, sous mon chalet. Grâce à mes petites mains, les coquilles de moules, les branches de toutes tailles et les feuilles mortes s’entassent dans de multiples seaux ou cartons.

Malgré l’espace limité (surtout en hauteur) et l’inconfort, je me suis prise au jeu et je trouve ce travail, que j’étais prête à déléguer, très satisfaisant. J’aime organiser, classer, inventer des stratégies pour minimiser mes déplacements; mes genoux, mon dos, mes hanches et mes fesses me sont très reconnaissants. Lorsque le temps est pluvieux ou frais, je poursuis ce déménagement dans mon « sous-sol » aux murs de treillis.

J’ai découvert des objets laissés par des plombiers paresseux : un chauffe-eau rouillé, des sanitaires, des bouts de tuyaux en cuivre ou en caoutchouc. Pour sortir tous ces « joyaux », j’ai appelé à l’aide, mais pour le reste, je me débrouille très bien.

Finalement, je peux rassurer mes amis:

« Tout est sous contrôle, je n’ai plus besoin d’aide ».

Clarisse se déclare…

Bureau de l’éditeur.
Elle a pris un mouchoir pour se donner contenance; elle le tord sans relâche. Elle a tout à coup très chaud…
Trémolos dans la voix, elle s’explique. Elle débute poliment, comme il se doit.

« Monsieur le directeur, je suis sensible à la confiance que vous m’avez témoignée au fil des ans. Je dois néanmoins vous faire part d’une décision que j’ai prise après une longue réflexion: il n’y aura pas de deuxième roman. »

Figée, elle attend une réponse.

Son interlocuteur lève ses épais sourcils. Il ne peut cacher sa surprise. Il tourne et retourne sans cesse sa plume, replace les objets sur son bureau et finalement la regarde.

« C’est la première fois qu’un écrivain me fait une telle déclaration. Je ne sais quoi penser. Qu’allez-vous faire? »

Clarisse rassemble son courage et répond.

« Je vais écrire des nouvelles et les réunir sous forme de recueil. D’autres l’ont fait avant moi. »

Encore sous le choc, le grand chef de la Maison AZT recommence son manège : sourcils, plume, objets sur son bureau… Finalement :

« Eh bien, bonne chance! »

Troublée, mais soulagée, Clarisse se retrouve à la rue. Éberluée, elle pense:

« Je suis à la rue. C’est bien ce que je ressens, je suis à la rue…
Je n’ai plus rien, mais je me sens mieux. »

Elle a porté un coup fatal et officiel à ce travail qui l’a tenu en haleine pendant un an, mais, curieusement, elle est soulagée. Elle s’est défaite d’un poids qui pesait lourdement sur ses épaules. Un peu plus et elle danserait sur le béton!

De retour chez elle, elle retrouve son sang froid et se demande qui elle doit prévenir. Yves c’est certain, puis David et éventuellement son frère et ses sœurs. Et puis…et puis…et puis… Elle cherche mais ne trouve personne d’autre. Clarisse prend encore une fois conscience de la solitude de son métier.

« Je ne connais pas mon public. » Puis se ravisant, « si j’en ai un! »

la feuilleton de Clarisse reprend vie

Bien que son apparence soit un peu changée, David a reconnu Léa, une amie de son école secondaire. Il est séduit… Ce coup de foudre est partagé… Dès lors, la chanson et le métier de modèle n’ont plus la même importance pour lui. Cette passion toute neuve pour Léa se traduit par de grands changements dans la vie de David. Finis les petits boulots, il veut un métier : il se voit professeur d’art. Il s’est inscrit à l’Université pour suivre des cours « sérieux ». Il trouve plaisir aux exposés théoriques et met toute son énergie créatrice dans les ateliers pratiques. Ses devoirs sont réalisés avec soin!

Clarisse a su ces nouveaux développements. Elle en tient compte dans sa réflexion sur son avenir d’écrivaine, réflexion très pénible. Les questions ont tourné dans sa tête, les commentaires de ses proches aussi, elle a marché de long en large et dans tous les sens… Remise en question complète

Elle se rend à l’évidence que sa conception du roman est bancale.

« Calquer mon écriture sur la vie d’un personnage vivant est une entreprise vouée à l’échec. Mes héros évoluent trop lentement pour que je puisse raconter leur histoire de vie. »

Des amis écrivains l’avaient prévenue que le deuxième roman est plus difficile à réaliser. Elle y a mis tout son cœur et tout son espoir, mais,

« non seulement je n‘ai pas pris le bon chemin, mais de plus, beaucoup d’obstacles et de distractions se sont dressés sur ma route. En somme, pour un ensemble de raisons, je n’y arrive pas. Ce n’est plus la peine d’essayer. »
Une image traverse sa conscience…

« Ciel, l’éditeur! dois-je le prévenir maintenant? »

Clarisse n’est pas sans savoir que les activités prévente débutent bien avant la publication. Cette seule pensée déclenche une migraine. Pénible discussion en perspective…

Elle se résigne à prendre rendez-vous.

« Monsieur le directeur vous recevra mercredi prochain à 10 heures. »