Série « femme » prise 1

La femme « emmurée »

Elle sourit, silence.

Elle sourit, silence.

Elle sourit, silence.

Elle sourit, silence.

Et ce, indéfiniment…

Elle a souri à ses hommes, elle a souri à son psychanalyste, elle a souri à ses collègues, elle a souri à ses enfants, elle a souri, mais ne s’est pas expliquée.

La femme qui parle

Il y a eu La femme qui fuit , il y a maintenant la femme qui parle. Après avoir été emmurée (selon son psychanalyste) toute sa vie, voilà qu’elle se met à raconter, à se mettre en scène. Quel théâtre! Tout y passe : les souvenirs, l’enfance, les trous noirs de solitude, les bilans de fin de vie…

La porte de la cage s’est ouverte, la femme est sortie, la parole, aussi. Dans un espace de réceptivité (condition essentielle), la parole se déverse, en torrent parfois. Elle est contagieuse, elle appelle les confidences : la maltraitance infantile subie, les désirs de suicide, les absences paternelles, les imperfections des enfants, les soucis et les craintes de fin de vie.

Par la suite, une meilleure compréhension s’installe, ainsi que la compassion et la tolérance. Le noir et le blanc existent, mais beaucoup de personnes se déclinent au gris.

Ce gris est intéressant car il apparait grâce aux échanges, grâce à des rencontres dont on sort nourri plutôt que triste et vide.

À d’autres, la pluie et le beau temps, le small talk; il reste peu de jours. Peut-on les rendre plus signifiants?

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Anaïs Barbeau-Lavalette, La femme qui fuit, Marchand de feuilles, 2015

Clarisse rencontre

Clarisse rencontre

Résumé
Clarisse a convoqué ses frère et sœurs pour leur transmettre les exigences et les menaces d’Irène : pouvoir séjourner à sa guise dans l’ancienne maison de Maurice, en cas de refus, en référer aux tribunaux.
Clarisse a obtenu un compromis de la part de sa fratrie.

Épisode

Clarisse redoute la confrontation avec Irène. La romancière souffre d’insomnie. Elle cherche les bons mots, le bon ton de voix, la bonne attitude… Elle se décide enfin et suggère une rencontre autour d’une tasse de thé. Un salon de thé, terrain neutre, sera le théâtre des hostilités.

De son côté, Irène a réfléchi. Elle n’est pas folle quoiqu’en pensent les enfants de Maurice. Elle sait pertinemment que sa demande était excessive. Au cours de sa vie, elle a joué au poker et elle a appris à donner le change. Sa menace d’aller devant les tribunaux n’était qu’une stratégie pour les pousser au pied du mur.

« Ce bluff m’a semblé de bonne guerre » pense-t-elle.

Au moment fixé, Irène se présente, tout sourire, mielleuse, déroutante aux yeux de Clarisse. Cette dernière se lance à l’eau et lui transmet la proposition de sa fratrie. Irène prend le temps de réfléchir… elle repousse ses cheveux, croise et décroise ses jambes, ajuste ses lunettes, regarde au loin… toujours en silence…
Cette pause semble une éternité pour Clarisse.

Finalement, avec force soupirs, Irène accepte, de séjourner en juin dans la maison de Maurice, mais! elle souhaite un mois et non pas trois semaines…

L’estomac de Clarisse se noue, son front se plisse, tous ses muscles se contractent à l’idée de convoquer à nouveau ce qu’elle conçoit comme son conseil de guerre. Elle sait le peu d’estime que ses frère et sœurs portent à celle qu’ils appellent la belle-mère. Elle explique à Irène qu’elle n’a pas de pouvoir décisionnel, elle n’est que la porte-parole des héritiers.

Irène prend encore le temps de réfléchir… même manège, les cheveux, les jambes, les lunettes, le regard lointain, le silence… Une autre éternité pour Clarisse.

Après une interminable réflexion, Irène cède et se soumet au bon vouloir des enfants de Maurice. L’écrivaine peut enfin porter sa tasse à ses lèvres et boire en paix.

Elle croit que ses responsabilités de liquidatrice ont pris fin et qu’elle va pouvoir reprendre la rédaction de son roman. Premier réflexe : David. Où en est son projet de CD?

Les héritiers

Que faire?
RÉSUMÉ DES FAITS RÉCENTS
Maurice a tout légué à ses enfants. Son patrimoine se résume à la maison de campagne, considérée jusqu’à ce jour, comme la maison familiale. Irène, nouvelle arrivée dans la vie de Maurice, exige d’y séjourner à sa guise.

ÉPISODE

Yves doit reprendre son travail, au loin. Les au revoir de la romancière et de l’entraineur ont été épiques. Clarisse avait beaucoup aimé la présence de cet homme et redoute la solitude…

Après le départ de son amoureux, la liquidatrice se remet à l’œuvre.
Aucune nouvelle d’Irène. Clarisse présume qu’elle maintient sa demande. L’écrivaine se résout à convoquer son frère et ses deux sœurs.

La fratrie s’amène à la date convenue et prend connaissance des prétentions d’Irène. La nouvelle déclenche un tollé. Les commentaires fusent, tout le monde parle en même temps.

« Ça alors ! »
« Elle est dingue! »
« Je ne l’ai jamais aimée »
« Il n’en est pas question! »
« Jamais! »
« Je proteste! »
« Quelle folle! »

Clarisse tolère ce déferlement émotionnel, puis prend la parole.
« Je n’aime pas notre belle-mère, moi non plus, mais nos sentiments ne sont pas ici en cause, il s’agit d’argent et de légitimité. En tant qu’héritiers, nous avons des droits, mais la succession n’a pas les moyens financiers d’aller en cour. »

« Notre père n’avait pas d’économies? » demande timidement Claude.

« A-t-il confié ses économies à un notaire véreux? » renchérit Claire.

Clarisse est surprise de la dernière question. Cette idée ne lui a jamais traversé l’esprit. Elle n’a jamais pris en compte cette éventualité. L’écrivaine, si fondamentalement honnête, est abasourdie. Elle s’abstient de répondre, croyant que les chiffres parleront d’eux-mêmes.

Sans argent, que faire? Répète-t-on autour de la table… Clarisse trouve que ces invités manquent d’imagination. C’est injuste de sa part. Elle a une longueur d’avance, elle y a réfléchi longuement. C’est donc elle qui propose :

« Nous pouvons négocier un arrangement qui nous semble plus raisonnable. »

« Ah oui, lequel? » répondent-ils, tous en chœur.

Et c’est reparti, tous s’expriment… ensemble. Clarisse tente de ramener un peu d’ordre dans la cacophonie qu’elle a suscitée… Les questions s’entremêlent : faut-il vraiment céder? Faut-il renoncer à certaines périodes? Faut-il la tolérer sur une base annuelle? Faut-il lui permettre de gagner? Les commentaires sont belliqueux…

Clarisse tente de ramener un peu d’ordre dans la cacophonie que ses propos ont suscitée. Elle ajoute :

« Je propose, que nous autorisions Irène à séjourner trois semaines dans notre maison. »

« Pas en juillet ! » dit Claude
« Pas en août ! » ajoute Claire
« Pas en septembre! » précise Julie.

« Il reste le mois de juin, conclut Clarisse, elle aura tout le loisir de revivre son séjour avec notre père ».

Les items à l’ordre du jour étaient peu nombreux, il est temps de clore la réunion. Que dire de plus?

Le mécontentement persiste, cela s’entend jusque dans la cour où chacun regagne sa voiture. En maugréant, les invités se dispersent, pas très heureux. Ils ont l’impression d’avoir été contraints par le chantage de cette femme.

Irène acceptera-t-elle le compromis?