Lettre à l’Autre

Je supporte mal ton désarroi. Il est profond, immense, et refait constamment surface au fil des conversations et des événements.

Au long de ma vie, j’ai vu et entendu la souffrance, mais la tienne est singulière: d’une intensité dévastatrice, un gouffre sans fond. Je cherche souvent à l’alléger : trouver des paroles salvatrices, un baume à ta grande écorchure, quelque remède plus puissant que l’écoute.

Mes efforts sont vains; épuisée, je suis réduite à l’impuissance. Insoutenable.

Qu’est- ce qui me pousse à tenter ainsi de contribuer à ton mieux-être, sans rien attendre en retour, simplement pour te voir plus heureux?

Serait-ce la compassion?

De la difficulté de jeter

Décidément les spécialistes de la santé mentale sont bien distraits. Non contents d’avoir oublié le « Syndrome de la personne qui vit seule », voilà qu’ils récidivent en négligeant « La difficulté de jeter ». Et pourtant! Que de pieds carrés sont recouverts d’objets inutiles. Il suffit de jeter un coup d’œil dans les armoires, les remises et les greniers.

Comme expédient, on déplace ce qui ne sert pas dans un endroit moins visible : le fond du placard, une tablette du garage ou un grand réceptacle. Ne voyant  plus ce qui encombrait, on a la conscience tranquille.

Le papier serait-il moins envahissant? Les preuves d’achat et de transactions multiples remontent le cours du temps (avec la complicité occasionnelle des comptables). Les souvenirs du passé, les traces de vie et les témoignages incitent à cumuler les archives. Les découpures de recettes pullulent. Les livres, brochures de tout acabit et magazines s’empilent dans les espaces (autrefois) inoccupés.

Que dire des tissus! Les vêtements s’entassent. « Ça pourrait revenir à la mode ». « J’adore cette couleur, je ne peux m’en défaire ». « Cet article me rappelle de merveilleux souvenirs… ». Qui n’a pas entrevu les piles de draps, de couvertures, d’édredons qui ont égayé les décennies passées et qui dorment maintenant dans le fond des coffres ou des lingeries.

Les bricoleurs accumulent souvent : « ça pourrait servir ». Les outils d’une autre époque, les bouts de bois ou d’autres matériaux, les rallonges, les crochets, les clous et les vis de toutes tailles les mettent à l’abri d’un besoin imprévu et impérieux.

La nourriture! Un surmoi puissant s’interpose sur le chemin de la poubelle. On change d’étage dans le frigo; plus visible, on saura sûrement l’utiliser. Même chose dans l’armoire : plus près des doigts. Il reste du café ou du thé? On pourrait en avoir envie plus tard, vite, un autre contenant! Et les pots ouverts qui traînent au froid depuis un an? « Cette confiture d’oignons au vinaigre, j’arriverai bien à la servir! » Et les surplus de vin? Avec le temps, devenus imbuvables, on pourra légitimement les verser dans l’évier. Détester un aliment constitue-t-il un motif valable de s’en départir? « Une autre personne pourrait s’en régaler… »

Le processus par lequel on se déleste passe par la valse-hésitation : « je me défais de… mais non, je garde… mais quand même… je devrais… je ne peux… ». Un va-et-vient douloureux s’instaure entre le rationnel et tout le reste.

Négligence? Indifférence? Culpabilité?

Il faudrait le demander à ceux qui sont atteints de  » La difficulté de jeter « .