Quand mes bottines suivent mes babines

 

Un plaidoyer.

Présentation orale devant le Comité de consultation de la Ville de Montréal au sujet de la fermeture au transit des automobiles sur le chemin Camilien Houde.

Ce comité est composé de trois personnes.

Je suis simple citoyenne et je suis d’âge très mûr. Je ne suis déléguée par personne.

Le projet pilote a été très réussi. Bravo.

J’aimerais vous expliquer pourquoi je pense que la fermeture de Camilien Houde au transit devrait être limitée aux mois de juillet et août.

Je suis âgée, je ne fais plus de vélo et je ne fais plus de longues marches, surtout l’hiver; pour me rendre au centre-ville, je me déplace en transport en commun (par beau temps). Je prends souvent ma voiture, la mienne est petite et hybride.

Je fais attention à un environnement (la montagne) que je chéris depuis longtemps. Quand j’avais trente ans, je faisais trois quarts d’heure de ski de fond sur la montagne le matin, avant de me rendre au travail. Je me déplaçais évidemment avec ma voiture.

Aujourd’hui, je suis retraitée et j’habite du côté ouest. J’emprunte occasionnellement le chemin Camilien Houde, pour goûter la belle nature, surtout l’hiver puisque je ne fais plus de ski alpin. Je visite aussi le cimetière Mont-Royal où j’ai acheté un lot (pour ma vie future). J’aime m’y promener et y marcher (c’est gratuit!).

L’hiver, la fin de semaine, le stationnement du lac des castors est plein dès dix heures le matin. Plus tard, je dois me déplacer pour rejoindre l’autre stationnement, près de la maison Smith; de là, je peux marcher ou faire de la raquette. J’utilise ma voiture pour m’y rendre, c’est plus facile et plus rapide.

Je crois que nous sommes plusieurs personnes âgées à nous prévaloir du privilège de posséder une voiture. Je ne vous ennuierai pas avec les statistiques sur la population vieillissante, vous les connaissez, d’autres vous parleront des embouteillages monstres que la fermeture au transit crée en période scolaire.

Quant aux cyclistes qui veulent s’entraîner en dehors de juillet et août, c’est leur privilège, mais faut-il pour autant priver plusieurs milliers (38,000 personnes ont signé une pétition contre la fermeture) de personnes de la facilité de circuler? En plein hiver, quand les routes sont couvertes de glace, ils vont sûrement s’entraîner ailleurs…pourquoi ne pas commencer plus tôt?

Les gens de ma génération et moi-même,  nous sommes âgés, mais nous existons, nous  payons nos taxes et nous aimerions profiter facilementdes plaisirs de la montagne.

En ces temps de travaux multiples et de cônes orange à profusion, est–ce le bon moment pour rajouter des entraves à une circulation difficile pour tous et bien sûr pour les gens de mon âge?

En vieillissant, on s’adapte et on fait des compromis. Les personnes de ma génération seraient-elles les seules à en faire?

 

Je propose d’ouvrir tout le chemin Camilien Houde aux automobilistes en dehors de juillet et août pour que les citoyens plus âgés puissent aussi profiter plus simplement et plus facilement de la montagne.

Diane Bernier, 4 décembre 2018.

L’éloge de la lenteur

En souvenir de Pierre Lamy

J’avais un ami qui collectionnait les livres intitulés « L’éloge de… ». Avait-il « L’éloge de la lenteur » dans sa bibliothèque?

 

C’est se situer à contre courant que de parler de lenteur à une époque où beaucoup de personnes vivent à 100 kilomètres/heure, où, par exemple, on apprend à « jouer au tennis en un instant », etc.

Ceux ou celles qui me voient bouger ou me déplacer s’émerveillent de ma prudence : mes gestes sont lents et calculés. Sous ce vernis de prudence, se cache la lenteur. Elle m’est venue avec l’âge mûr qui est maintenant le mien.

Des amis de ma génération admettent, devant moi (pas en public), un certain ralentissement. « Je fais tout ce que je faisais avant, mais plus lentement ».

Ma démarche sur la glace est devenue plus « attentive », mes changements de position (ex de couchée, à levée) sont exécutés avec grâce mais jamais brusquement. Je suis championne des précautions. Je parle plus lentement, sous prétexte de chercher le mot juste. Mon écriture est modifiée si j’essaye de rédiger rapidement.

Il y a quand même des avantages. Je ne suis plus victime de chûtes sur les trottoirs glacés, il n’y a plus de marques de frottements jaunes sur mon véhicule rouge, pas d’accrochages avec d’autres automobiles. En résumé : moins de vitesse, mais plus de  précision.

Observant mes nouvelles compétences, mon ami (s’il était encore parmi nous) me demanderait sans doute d’écrire un

« Éloge de la lenteur ».

 

 

 

Sourire

Mon quotidien est parsemé du sourire des autres.

Quel réconfort que ce petit mouvement des lèvres. Les premiers sourires m’attendent à mon centre sportif. Certaines abonnées sont d’une prévenance remarquable : « excusez-moi Madame » disent-elles en souriant et en tassant leurs ‘affaires’ pour me faire de la place. Vient ensuite la piscine. Je ne connais pas le nom de toutes celles avec qui je la partage, mais je connais leur sourire.

Le jour de ma visite éclair chez l’optométriste, j’ai aperçu une vedette de notre cinéma et de notre télévision. Elle m’a adressé un sourire chaleureux, à moi, une inconnue!

J’avoue que je suis impressionnée par les sourires et les gentillesses des personnes que je ne connais pas. « Après vous Madame », « Bonne journée Madame ».  Ces propos viennent de toutes les races et de tous les âges. Quel luxe!

À ma liste, il faut ajouter le concierge, le voisin, le chauffeur d’autobus, etc. Mon quotidien est bien vivant, rempli de sourires.

Je rends, bien sûr, ce qui est reçu. Un plaisir partagé : de la bienveillance et de la joie de vivre.

Pour y arriver,  il suffit de regarder autour de soi avec un sourire dans les yeux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

les virus

L’automne, c’est le temps des virus : rhumes, laryngites, bronchites, etc.

Cependant, il y en a d’autres…

La contagion est commencée : ils se répandent à grande vitesse.

Premier virus.

Après avoir cherché les protéines, après les avoir trouvées (parfois dans des substances les plus inusitées, comme les grillons!), voilà maintenant qu’il faut apprendre à mieux les consommer au fil de chaque jour. Les nutritionnistes ont changé de point de vue : les calories, leur pesée et leur calcul ont cédé la place à une nouvelle  préoccupation. Absorbez-vous suffisamment de protéines? Au bon moment? Elles vous garderont en santé longtemps, vous vieillirez mieux! Mes amis disparus auraient dû le savoir!

Vous en apprendrez davantage en 2019, lorsque paraîtront les directives du Guide alimentaire canadien (partie 2). En attendant, il faut se fier au journal et à la boulangerie St-Méthode où « l’on n’y met que du bon ».

Un autre virus

Le « cardio » a envahi mon club sportif qui m’apparaît  complètement changé. Le « cardio » me semble devenu un mot d’ordre. Mes cours en piscine ont été transformés pour répondre à ce diktat. Vingt-cinq fois le même mouvement, vingt fois le suivant. Je me plains de l’aspect routinier: l’animatrice m’explique : « C’est bon pour le cardio… c’est important le cardio ».

J’ai compris qu’il était inutile d’insister : finies la musique et les valses. Jusqu’à récemment, cette même femme me faisait danser dans l’eau.

Je regarde les horaires de cours, je me renseigne auprès de mes amies fidèles aux activités aquatiques. Je ne sais plus où donner de la tête pour  m’amuser dans la piscine… Je ne suis pas « cardio ».

Marchez, courez, nous répète-t-on. Je le fais peu, me semble-t-il. J’ai souffert de culpabilité jusqu’au jour où mon médecin m’a demandé si je pensais m’inscrire à un marathon. Sa question m’a guérie de ce virus.

Encore un virus

Le temps « réel ». Je l’avais vu publicisé dans différents médias, mais quel choc le jour où l’instructeur du cours d’aquaforme nous a dirigés, son cellulaire à la main. Il le consulte entre deux consignes et ne le délaisse qu’au moment où il lui faut deux mains  pour démontrer un mouvement. Les deux tiers de notre rencontre étaient écoulés: je suis partie. À d’autres le temps réel!

Ce billet exige une « chute » : ce sera la mienne, femme d’une  époque vierge de ces nouveaux virus…

en 2018

La libération de la parole, le pouvoir des femmes, on en parle beaucoup, on en parle partout et pourtant…

Je suis au volant, arrêtée à l’intersection d’une grande artère de la métropole et j’observe…

Je vois un homme grand, mince qui traverse la rue. Il balance un petit sac au bout d’un de ses longs bras.

« Est-il seul? »

Je me pose la question jusqu’au moment où je vois, un peu derrière lui, une femme blonde au visage crispé, tenant dans ses bras un bébé d’environ 10 mois. Elle, et une fillette également blonde, tentent de rejoindre le grand gaillard qui regarde droit devant lui et qui avance à longues enjambées. Une autre petite fille, blonde elle aussi, essaie de suivre l’homme; elle se retourne soudainement vers sa mère et hésite : suivre son père si allègre ou sa mère si lourdement chargée. Quel dilemme! À trois ans, devoir choisir entre le pouvoir ou la sécurité…

Cette femme qui vit en 2018 a passé à côté de son époque…

L’observatrice que je suis, continue de se poser des questions…

 

Parler

Parler à quelqu’un c’est aussi entendre une autre voix.

Le son de la voix me révèle les états d’âme de mes proches et de l’être chéri. Au fil des ans, j’en ai profité…

L’échange de paroles a cédé la place aux messages « texte » et au courrier électronique : on perd moins de temps, m’assure-t-on. Les personnes de ma génération préfèrent néanmoins le téléphone… et la voix de l’interlocuteur.

« La ligne » a remplacé la voix.  Elle permet

  • les réservations pour les billets de cinéma, de concerts et de musées,
  • les inscriptions aux conférences et aux programmes d’études,
  • l’achat de livres, d’outils, de vêtements, de meubles, d’assurances et autres commodités,
  • la participation aux nombreux concours.

Tout est offert en « ligne ». Seule, une invitation à ‘mourir en ligne’ manque à mes sollicitations…

D’après les boîtes vocales, le recours à la ligne doit m’économiser des minutes (!) et de l’argent.

 

L’autre jour, j’ai téléphoné (horreur!) à un établissement québécois et (miracle !) j’ai tout de suite parlé à quelqu’un, sans « menus » multiples préalables et sans aucune suggestion de consulter le site web. De plus, ce quelqu’un avait la compétence et l’autorité pour résoudre mon problème. Expérience rarissime. Je vous en souhaite autant…

Pour être de mon époque, je vais, comme on me le demande, « texter » et essayer, à l‘occasion, d’acheter en ligne.

les chiffres et moi

Difficile de fixer des mots sur une réalité aussi changeante. Les chiffres ont toujours été présents, mais…en 2018…

 

Je suis assaillie.

  • Le récent Tsunami a fait 1659 morts (le point de départ était 832).
  • Sur une période de trois ans, les frappes russes ont tué près de 8000 civils en Syrie.
  • En Alberta, 11% des travailleurs gagnent moins de 15$ l’heure.

Je suis impressionnée.

  • 50 millions de comptes Facebook ont été piratés.
  • Un million de fois merci…
  • 8 milliards de tonnes de matière plastique fabriquée depuis ses débuts.

Je suis bombardée.

  • Les politiciens lancent les milliards à gauche et à droite.
  • Les constructeurs et ceux qui restaurent, ne parlent qu’en millions : nos parcs, nos écoles, nos bibliothèques sont coûteux!

Je suis déçue.

  • Sur dix-neuf ans, cette artiste a vendu plus de 500,000 exemplaires de ses CD et DVD. Elle a donc du talent!
  • Les algorithmes choisissent des séries télévisées ou des livres pour moi.
  • Les cotes d’écoute influencent les décideurs. Et mes préférences?
  • Un film a intérêt à rapporter de bonnes recettes en salle, sinon il est jugé « pas à la hauteur ».

Je suis attentive.

  • Mon espérance de vie s’accroît d’après les actuaires.
  • Le ratio de mon endettement varie selon les trimestres.
  • Le comptable McSween étudie les données et me propose des économies pour mon quotidien.

De tendances, en indices, en statistiques, je suis informée et j’ai chaque jour, ma dose quotidienne d’émotions.

Votre  dévouée: 235105 ou 034229, etc.  Je suis devenue un numéro, une série de chiffres!