La confiance règne

Il fait -5C. Il neige depuis des heures sur la grande ville.

 

En conduisant ma voiture, j’ai constaté que la confiance est plus répandue que je ne le croyais. Certes, selon mon fils, je suis une tortue au volant, mais dans la tempête hivernale, je trouve légitime d’avancer lentement.

 

Malgré la neige et le fort vent, certains automobilistes roulent très vite (70 km/h) dans la métropole. Après réflexion, je crois qu’ils souffrent d’un excès d’optimisme. Ils ont confiance en leurs réflexes, en leur merveilleuse voiture, en leurs pneus performants et en la capacité des autres de s’arrêter sans problème sur la glace. Ils croient sans doute qu’eux-mêmes ne glisseront jamais, ne seront jamais incapables d’avancer dans une côte abrupte et qu’eux-mêmes freineront toujours parfaitement. Forts de ces certitudes, ils continuent donc, malgré les avis répétés de la météo, de filer à grande allure… et de me dépasser.

 

Quelques piétons partagent cette confiance en leurs ressources. Il fait froid : gorge découverte, souliers de toile, veste ouvrant sur un t-shirt estival, ils croient leur chauffage personnel à toute épreuve. Quant à leur système immunitaire, ils n’y pensent même pas.

 

Comble de la confiance en l’avenir, j’ai vu une piétonne se promener, dans ces conditions, avec son parapluie, ouvert bien entendu!

À mon tour

Omigod!

C’est à mon tour de m’énerver sur le français que les instances politiques et autres veulent périodiquement préserver.

La simple citoyenne que je suis s’étonne : quelle langue française? Autrefois, je souriais quand j’entendais les Français parler de leur pressing et de leur parking. Maintenant je ne souris plus depuis que je vois, que j’entends, ici même dans MA
ville :

J’ai pas pu breaker…

• Portez des strings et vous serez glam, éviter le bling-bling, mais, restez tendance.

• Nous avons vécu un vendredi fou exceptionnelle, ce qui nous permettra de bien wrapper la fin de l’histoire.

• J’ai failli être turned off mais je me suis dit que c’était probablement à cause d’un back order… je vais prendre un break.

• Allez voir la piscine, à rouvert.

• Cet artiste est sensationnel, je l’aurais booké de toute façon.

J’ai fabriqué les phrases, mais les anglicismes, les fautes d’utilisation et d’orthographe ont été prononcés ou écrits par des personnes scolarisées.

Perles glanées sur une période de quinze jours.

Si c’était du joual au moins!

Discrimination

J’ai connu la discrimination dans ma cour d’école.

À sept ans, j’étais « externe » dans un pensionnat pour filles. C’était un établissement privé, mais à l’époque je ne comprenais pas la signification du terme, sinon que je portais un uniforme, alors que les écoliers (garçons et filles) de l’école d’en face n’en portaient pas.

La cour d’école était vaste à mes jeunes yeux. Il y avait un carré de verdure qui attirait l‘attention; ces légumes étaient réservés à l’usage des religieuses. Les « grandes » avaient le privilège d’utiliser les balançoires de bois et les lourds équipements de bascule, mais la supérieure avait décrété que c’était trop dangereux pour les « petites ».

Que dire du bel espace de la future patinoire! Et de la haute structure qui attendait les traîneaux de l’époque! Mais ces merveilles étaient réservées aux « pensionnaires », ainsi que le court de tennis, si invitant à la belle saison.

Les « jeunes externes » étaient limitées aux jeux de billes ou de corde à danser. J’avais constitué une collection multicolore de billes, de grosseur variée. Je les gardais précieusement dans un sac de toile, c’était mon trésor. Nous procédions à des échanges ou nous jouions à quelque chose qui était sans doute l’ancêtre de la pétanque.

Sur une période de six ans, je suis devenue une experte de la corde à danser. Manipulé par deux écolières, le cordon de plastique tournait, par-devant et par-derrière, très haut ou très bas. Il soulevait beaucoup de poussière, mais je m’amusais sur la terre battue et je brossais mon uniforme noir avant le début du cours suivant.

Les limites et les restrictions étaient discriminatoires, mais, étant naïve, je ne me suis pas plainte et je me suis adaptée…

Lettre à Clarisse

Ma très chère Clarisse,

Je n’ai pu me retenir de rédiger quelques mots pour te parler de l’Amazonie.
Je n’irai pas sans toi, c’était notre projet, notre croisière sur le Rio Negro

Tu te concentrais sur les couleurs et les oiseaux, moi, je ne voyais que les serpents et les scorpions. Nous ne connaîtrons pas le son de la jungle. Ceux qui y sont allés, m’ont dit que loin des camions réfrigérés, des automobiles, des motocyclettes, des bétonnières et autres engins de civilisation, ils s’attendaient au silence, or ils ont été surpris de constater qu’il n’en est rien. Lieu de séduction, de combat et de survie pour ses habitants (animaux et oiseaux), la jungle reste toujours bruyante, même la nuit.

Ceux qui sont allés me disent aussi qu’à partir du bateau, tu aurais vu des rives parfois peu luxuriantes, sans cette densité qu’on coupe à la machette. Étonnamment, les berges du Rio Negro comportent souvent une plage de sable.

Tu aurais observé des oiseaux multicolores, des arbres aux formes bizarres, des dattiers géants, des fruits et fleurs exotiques ainsi que des nénuphars gigantesques. Tu te serais réjouie de tant de beautés.

Les guides m’auraient rassuré: pas de scorpions ni de serpents à l’intérieur du bateau. « Portez votre chapeau, vos pantalons et vos manches longues en tout temps. Le soleil est ardent, la fraîcheur ressentie sur une embarcation qui vogue nuit et jour est trompeuse. »

Je ne visiterai pas Manaus ni son théâtre qui a tant fait courir les foules…

On m’assure que nous aurions tous deux été fascinés par le style de vie traditionnel des très rares familles paysannes établies sur les berges du Rio Negro, sur cette terre de bout du monde. Tu te serais jointe à elles et à leurs corvées, je me serais contenté d’observer de loin; la pensée des alligators, des anacondas et des piranhas m‘aurait retenu sur le bateau.

Au retour, le tout se serait terminé par une grande fête sur notre douillette embarcation à fond plat, chacun aurait fait ce qu’il désire et nous aurions été heureux.

Ce voyage reste non seulement notre rêve, mais, pour moi, un deuil de plus à faire…

Ton amoureux de toujours,
Yves

Lettre d’Yves

Ma très très chère Clarisse,

J’aurais eu tant de choses à te dire; mon cœur déborde…

Je suis devenu amoureux de toi au premier coup d’œil. Je n’ai jamais cessé de t’aimer.

Tu me quittes au moment où je laisse 15 années de ma vie professionnelle pour être près de toi. Quelle absurdité!!!

Nous avons fait peu de choses ensemble, sinon l’amour. Notre premier voyage t’a déçue, je le sais; je comptais me rattraper à tes yeux en Amazonie, je me préparais corps et âme.

J’ai eu un choc en te voyant étendue sur le béton. Je savais que j’arrivais trop tard. Mon état second s’est poursuivi, même pendant tes funérailles…

Me voici de retour au 1245 Des Érables, ton chez-toi urbain où nous avons été si heureux.

Je mettrai cette lettre à la mise en terre de tes…….impossible pour moi de prononcer ces mots.

Mon discours est décousu, mon cœur n’est pas en ordre. J’ai tellement de peine…

Tu ne seras plus jamais là…

Yves.

L’anniversaire de Clarisse

Résumé du dernier épisode
Yves tente d’expliquer à Clarisse son changement professionnel. Ils sont interrompus par la visite d’Arthur, le voisin que Clarisse déteste cordialement. Ce dernier lui rappelle que son anniversaire approche.

Épisode
La visite d’Arthur a dérangé le couple.

Son arrivée a interrompu un échange important pour l’écrivaine et son amoureux : l’avenir professionnel d’Yves.

« J’avoue, dit Clarisse, qu’avec tous les changements qui s’annoncent, les tiens et les miens, j’avais oublié mon anniversaire. »

Yves sourit, lui, n’avait pas oublié, il songe : « 55 ans c’est un chiffre porteur de sens pour une femme… »

Clarisse n’aime pas vieillir, mais elle aime les fleurs, les bons souhaits, les cadeaux et les attentions multiples qui accompagnent chaque rappel qu’une nouvelle année s’amorce.

Yves a tiré quelques ficelles et organisé une fête avec les proches. Les invités sont partis. Clarisse titube un peu et ne sait où donner de la tête. « Je ne pensais pas qu’on pouvait être étourdie de bonheur. »

Excitée, elle propose à Yves de marcher avec elle malgré la froidure et la pluie de l’automne. Elle espère se dégriser…

Son amoureux décline : « je vais ranger un peu ».

Clarisse enfile un sombre manteau d’hiver et part à la conquête des trottoirs. À une intersection peu éclairée, un énorme camion de couleur foncé s’avance, au même moment, une femme s’engage sur le bitume… Dans la noirceur pluvieuse, ils ne se sont pas vus. Le lourd véhicule percute la fragile piétonne qui est projetée de quelques mètres et dont la tête frappe une saillie en ciment.

Clarisse s’en remettra-t-elle?

la décision d’Yves

Résumé du dernier épisode
Clarisse s’évade des problèmes de l’existence en rêvant à son prochain voyage. Yves rompt définitivement avec son métier d’entraîneur.

Épisode
Clarisse, voyant le micro, « Pour quoi? Pour qui? »

Yves se veut rassurant : « c’est pour moi, je vais pratiquer ma voix »

Clarisse ne comprend toujours pas.

« Tu as devant toi, le futur commentateur de patinage de vitesse! »

« Ah oui… » Réplique Clarisse avec un enthousiasme moins que délirant.

Yves continue « j’ai tout ce qu’il faut : la connaissance et l’expérience. Demain, je vais prendre rendez-vous avec le responsable des événements sportifs à Radio-Canada ».

Clarisse est médusée par la nouvelle et par l’aplomb de son amoureux qui poursuit :

«Je dois ajouter que je n’en pouvais plus d’être loin de toi pendant de si longues périodes. »

Clarisse ne peut que s’incliner et se réjouir, elle qui n’a jamais aimé la solitude…

Un qui l’avait deviné, c’est son voisin. Il frappe à la porte, cette fois, il est encombré d‘un colis.

« C’est votre anniversaire bientôt, je suis en avance, mais je n’ai pu me retenir ».

Il lui tend un paquet soigneusement emballé dans un papier de circonstance. Mal à l’aise, Clarisse ne sait quoi faire ni quoi dire. Yves vient à sa rescousse :

« Ouvre, qu’on voit! »

Clarisse s’exécute. Un dictionnaire! Un qu’elle n’avait pas! Sur le bout de la langue d’André Couture (4200 expressions françaises et anglaises).

Clarisse est rose de plaisir, mais à court de mots.

« Quelle merveilleuse trouvaille dit Yves, Clarisse vous est très reconnaissante de cette délicate attention, elle en a même perdu la parole. »

Négligeant Arthur, Clarisse feuillette déjà et oublie la préparation du thé.

« Je reviendrai une autre fois », dit le voisin, déboussolé par l’attitude de l’écrivaine et la présence de son amoureux.

« Je vais mettre mes projets sur la glace, » pense Arthur en se rendant chez lui.