Lettre d’Yves

Ma très très chère Clarisse,

J’aurais eu tant de choses à te dire; mon cœur déborde…

Je suis devenu amoureux de toi au premier coup d’œil. Je n’ai jamais cessé de t’aimer.

Tu me quittes au moment où je laisse 15 années de ma vie professionnelle pour être près de toi. Quelle absurdité!!!

Nous avons fait peu de choses ensemble, sinon l’amour. Notre premier voyage t’a déçue, je le sais; je comptais me rattraper à tes yeux en Amazonie, je me préparais corps et âme.

J’ai eu un choc en te voyant étendue sur le béton. Je savais que j’arrivais trop tard. Mon état second s’est poursuivi, même pendant tes funérailles…

Me voici de retour au 1245 Des Érables, ton chez-toi urbain où nous avons été si heureux.

Je mettrai cette lettre à la mise en terre de tes…….impossible pour moi de prononcer ces mots.

Mon discours est décousu, mon cœur n’est pas en ordre. J’ai tellement de peine…

Tu ne seras plus jamais là…

Yves.

Les projets

Résumé
Laurent, personnage créé par Clarisse, connaît des problèmes. L’auteure s’inquiète de son sort. Elle poursuit néanmoins une vie personnelle mouvementée.

Nouvel épisode.
Laurent est méconnaissable. Luce se plaint :

« il est morose, il ne veut plus chevaucher, il ne propose plus de projets, rien ne lui fait plaisir ».

D’humeur mélancolique, il se confine aux tâches routinières et réserve son énergie pour le travail où il est encore fonctionnel. Luce commence à trouver ennuyeux cet homme sans entrain et sans ressort. De son côté, il la trouve peu compatissante. Leurs échanges sont brefs, parfois acrimonieux.

Clarisse reste perplexe. Où est l’homme résilient qu’elle a mis au monde? Elle en oublie presque son voyage à Venise…

Le retour d’Yves la ramène sur terre. Éperdue de confusion, de désir et d’espoir, elle se jette dans ses bras…
Plus tard, elle lui parle de La Fenice. L’enthousiasme de Clarisse est contagieux. L’amateur d’opéra est ravi et un voyage d’amoureux se développe tout naturellement. Reste à fixer un temps. Juin? Cela semble bien loin à l’impulsive romancière, mais son sens du devoir prévaut. Elle doit sauver Laurent du suicide!

L’écrivaine ne manque pas de sens dramatique, mais elle a aussi de l’expérience : son frère a commis l’irréparable…
Il était de huit ans de son aîné: son mentor et son confident. Elle était trop jeune pour comprendre la douleur de Raymond. Rien ne l’avait préparée, ni à ce geste, ni à la longue absence qui s’en suivit. Quelque chose lui manquait, mais elle ne savait pas comment nommer ce vide. Pas étonnant qu’elle se soit longtemps promenée dans la vie comme un automate.

L’écriture avait sauvé Clarisse.

L’avenir

Résumé
Entre deux visites de son nouvel amoureux, Clarisse tente de reprendre le fil de son nouveau roman, mais elle n’y parvient guère. Il y a des nœuds qu’elle ne peut défaire. Il lui répugne de décrire les amours de Laurent et de Luce; elle s’y résignera sans doute un jour…

Nouvel épisode
Lors de son dernier séjour, Yves lui a proposé de voyager avec lui (et son ordinateur, bien entendu). Clarisse songe sérieusement à cette suggestion. Le passé remonte à la surface. Des moyens financiers limités ont marqué sa jeunesse, et plus tard, Philippe devint prisonnier de son travail. Elle s’est peu déplacée jusqu’à ce jour.

Ses vieux rêves remontent à la surface : des villes historiques, des paysages insolites… Malgré le charme d’Yves, les anneaux de glace ne réussissent pas à retenir son attention longtemps.

« J’y pense, mon chéri est fou de musique. Si on allait à l’opéra? Il y a La Fenice qui par un merveilleux hasard se trouve à Venise! Je crois que ce théâtre a été reconstruit après le dernier incendie. Je vais vérifier… Le roman peut attendre.»

Clarisse est déjà mobilisée. Elle fouille l’internet et les guides de voyage hérités de sa mère. Elle a déjà tracé son séjour à coup de vaporettos. Puis, elle s’interrompt, comme frappée par la foudre, la culpabilité la secoue

« Il faudrait quand même planifier à deux! Je deviens une horrible manipulatrice! »

Elle va attendre la présence d’Yves pour effectuer les démarches pratiques, mais elle continue néanmoins de rêver… Les romans de Donna Leon lui ont fait découvrir non seulement les nombreux problèmes de Venise : pollution des eaux, pêche illégale, corruption de tous genres, mais aussi de merveilleux paysages, grâce au commissaire Brunetti. Ce dernier vogue au-delà du Grand canal pour mener ses enquêtes; grandes marées, pluies, canaux secondaires, rien ne le rebute.

De plus,Clarisse se souvient que son amie Suzanne lui avait parlé de certaines publications de Donna Leon chez Random House. Dans un élan d’enthousiasme, la romancière avait même conservé une découpure de journal où Donna Leon partage ses bonnes adresses au pays des doges.

« Venise, ce serait merveilleux!!! » pense Clarisse, toute excitée par ces perspectives.

Plus tard, malgré tout, une vague inquiétude se manifeste. Que devient Laurent?

Elle a prévu pour son héros, le deuil d’un être cher, mais elle ne s’attendait pas à pareille réaction. Il est profondément affecté, et de façon persistante…

« Je n’aime pas les départs définitifs. Je ne crois pas à une autre vie. »

Laurent, inconsolable, glisse imperceptiblement vers la dépression. La romancière se demande comment le sortir de ce passage sombre.

Y réussira-t-elle?

Un mauvais pressentiment

Résumé.
Après quatre mois d’absence, Clarisse revient à son appartement de l’avenue des Érables. Yves travaille à l’étranger et Laurent, le personnage principal de son nouveau roman tente l’équitation avec Luce la nouvelle femme de sa vie; l’hémodialyse ne semble pas le préoccuper particulièrement. Clarisse rencontre beaucoup d’obstacles dans son projet d’écriture.

Nouvel épisode.
Clarisse n’arrive pas à profiter de son nouveau mode de vie, un vilain pressentiment la taraude. Elle essaye d’écrire et de plonger dans l’univers de Laurent et de Luce… elle n’y arrive pas, elle est en panne de mots.

Elle sort et tente de redécouvrir son quartier et ses commerces, ses haltes préférées, rien n’y fait. Revenue à la maison, le cœur lourd, un étau autour de la tête, elle tourne en rond… Elle cherche, elle cherche, elle consulte ses messages et ses courriels : rien d’anormal.

Elle feuillette distraitement son journal et se retrouve à la page de la nécrologie.

« Mon Dieu! Suzanne Lapointe est décédée accidentellement, à Toronto!!! C’est mon amie depuis l’école!…
Quelle folie d’être partie si loin! L’attrait de Random House a pesé plus lourd que le confort de ses vieilles amitiés. Elle avait faim de nouveauté. »

Et Clarisse de se remémorer leurs folles aventures… surtout leurs sorties dans les discothèques de la grande ville! Elles affectionnaient le Cercle. C’était le temps où la faim n’avait pas d’importance et qu’il leur semblait naturel d’avoir la tête dans les nuages.

Avec le temps, Suzanne s’était assagie, transformée, laissant derrière elle ses rondeurs et son style « granola ». Moderne, dynamique, élancée, elle venait, de temps en temps, au 3245 av. des Érables, lui raconter les potins de la grande Maison.

« Elle m’a beaucoup encouragée et m’avait promis, le temps venu, de faire traduire mes romans en anglais. »

Clarisse, atterrée, se désole…
Au bout d’un moment, tête baissée, elle plonge dans son échappatoire préférée : l’écriture.

Une nouvelle…brève!

Le doute

« Philippe ne sera plus là… jamais. »
Elle en prenait conscience, chaque jour un peu plus.
« Comment imaginer ma vie sans son humour, sans sa culture, sans son optimisme, sans sa compassion, sans son intérêt pour mes textes. Il fut mon meilleur lecteur : relisant, annotant, commentant, soulignant certaines trouvailles. »

Ainsi songeait Clarisse, qui se berçait doucement près de la rivière. Perdue dans ses pensées et ses souvenirs : « cette rivière me ressemble, elle est calme en surface, mais parcourue de courants, de petits remous, de lumière et d’ombre, elle se promène sur de longs kilomètres, charrie toute une histoire, mais poursuit sa course vers une fin plus large qui l’absorbera complètement. »

Et la vieille balançoire! Clarisse caresse le bois patiné par l’usure. Celle que les villageois appellent la belle étrangère continue de se balancer en humant les odeurs de la campagne.
En fermant les yeux, elle se représente Laurent, son nouveau personnage. Il prend vie dans sa tête; il a des copains, un travail, une maladie le guette… L’imagination de Clarisse l’entraîne dans un ailleurs plein de rebondissements. Insensible au monde extérieur, hors du temps, Clarisse se perd dans la création.

Elle revient éventuellement sur terre. Le départ de Philippe la laisse complètement déstabilisée. Malgré des moyens modestes, il l’avait soutenue financièrement. « Depuis dix ans, j’ai eu la liberté d’écrire, de réfléchir, d’étudier. Cherchant ma voie, j’ai tâté presque tous les genres littéraires. Mes nouvelles ont été publiées, même mon premier roman. Est-ce suffisant pour être reconnue comme auteure? » Elle est naturellement humble, mais ces jours-ci, elle a basculé dans une inquiétude abyssale. « De quoi vais-je vivre? Ai-je nagé dans l’illusion? Ai-je le talent nécessaire? Aurais-je le courage de me replonger dans un texte interminable alors que je suis seule et pauvre par surcroît? » En plein désarroi, rongée par l’inquiétude, son angoisse lui vrille le ventre.

« Chaque fois que je me suis mise à l’œuvre pour rédiger quelque chose de sérieux, je me suis réfugiée dans la solitude de cette maison (merci papa!), mais je n’étais pas seule, la pensée de Philippe me tenait compagnie. Mais maintenant…Ah, si j’avais des enfants! »

L’incertitude la mine. Malgré un retour apparent à la vie normale, Clarisse reste obsédée par le choix à faire: les contraintes de son ancien métier de réviseure ou les aléas de la romancière? « Je me connais, je ne pourrais pas mener les deux activités de front ». Elle reste préoccupée, distraite, oubliant de vérifier ses messages téléphoniques et ses courriels. Elle en arrive même à chercher son destin dans les feuilles de ses multiples tasses de thé. Aujourd’hui, elle fait corps avec cette balançoire qu’elle n’arrive pas à quitter.

Ce doute en fait surgir un autre. « Suis-je trop vieille pour connaître un nouvel amour? » Écrivaine, peu préoccupée par son apparence, elle a toujours attaché plus d’importance au rythme de la phrase, à la précision des termes, aux méandres de l’intrigue. « Devrais-je me résoudre au camouflage féminin? Devrais-je teindre mes cheveux? »
Elle observe longuement cette rivière qui l’a toujours inspirée et qui chemine au gré des rencontres de surface et aux imprévus du fond… « La rivière, elle, ne doute pas. » En même temps, malgré tout, le futur personnage de Laurent (et sa vie aventureuse) fait surface dans la tête de Clarisse.

Toujours perdue dans ses pensées, protégée des bruits de la route par l’étendue du gazon, elle n’entend pas la voiture d’Yves. Il s’approche doucement et vient la rejoindre…

« Yves!!! »

Il s’assoit en face d’elle dans la balançoire.
« Bonjour Clarisse. »

Elle esquisse un faible sourire mais ne répond pas.

« Tu sais, le patinage de vitesse n’est plus de mon âge, je suis devenu entraîneur. Après Sotchi, j’ai pris le temps de visiter d’autres anneaux de glace et de rencontrer des collègues. Arrivé à Montréal, je me suis rendu au 3245 Des Érables : il n’y avait personne. Mais je savais où te trouver!»

Tout en racontant son travail aux jeux Olympiques, il la regarde. Il la trouve toujours belle malgré ses 52 ans, ses cheveux qui grisonnent et l’absence de maquillage. Tellement vivante! Il attend ce moment depuis plusieurs années. Il tente une amorce…
« J’ai appris le décès de Philippe … »

Clarisse ne répond toujours pas.
La présence d’Yves la ramène en arrière, aux temps de leurs amours, mais aussi de leurs conflits. L’athlète et la réviseure. « Nous nous sommes aimés! Nous avons connu des moments merveilleux. Avec le temps, les horaires mal synchronisés ont eu raison de notre enthousiasme. Mais j’ai surtout eu peur de perdre mon identité, de ne pas avoir le temps d’écrire. Je me projetais dans le futur, je me voyais prisonnière du foyer, femme d’athlète, rivée au suspense des « épreuves » de mon compagnon. J’ai eu trop peur, j’ai rompu… Bien sûr, j’ai eu des regrets. » Au souvenir de leur passé, elle pousse un profond soupir.

Yves avait traîné sa peine longtemps (elle l’avait su). Il aimait profondément cette femme qu’il trouvait rieuse, expressive et dynamique. Il s’était incliné devant sa décision et s’était réfugié dans la tyrannie de l’entraînement physique.

Après sa tentative de dialogue infructueuse, il se contente de l’observer. Le sous-entendu de ce regard amoureux irrite Clarisse au plus haut point. « Quel culot! Si près du départ de Philippe. Comment peut-il imaginer que je puisse m’impliquer avec lui, alors que je suis encore sous le choc de la disparition de mon amoureux, envoutée par son souvenir et criante de manques; je me retiens de gémir et de crier parce que j’ai peur de passer pour folle. »
En ce moment, elle a peu de compassion pour Yves et sa tendresse silencieuse. « Je viens de perdre un morceau de moi-même! Je préfère le refuge de ma solitude ». Fixant l’homme en face d’elle, concise et directe, comme à son habitude, elle lui dit :

« Yves, c’est trop tôt. »

Il n’avait pas prévu une telle rebuffade…
Leur conversation ou plutôt leur absence de conversation est interrompue par un homme qui gesticule dans l’entrée qui mène au chalet. Clarisse reconnaît le vieux postier; il lui fait de grands signes. Intriguée, elle se lève, se rend à la route où s’accroche la vieille boîte aux lettres et retire le courrier. « Tiens, une lettre venant d’une adresse que je ne connais pas. » Curieuse, elle décachète machinalement la lettre en revenant sur ses pas.

« Oh! Le bureau du Gouverneur général du Canada… Je viens de gagner un prix littéraire!!! »

Le paysage n’a pas changé, mais Clarisse le trouve plus lumineux. Elle voit le soleil entre les nuages.

« Yves, il faut fêter ça! ».

Elle court vers la maison, cherchant de quoi trinquer. Cette bouteille de porto fera l’affaire se dit-elle… Elle sourit aux murs, au chat, à tout ce qui l’entoure… Elle est soulagée de tellement d’inquiétudes: le loyer, les assurances, la voiture! En toute franchise, elle n’est pas fâchée d’avoir quelqu’un avec qui partager la bonne nouvelle. Yves est là. Quant à leur avenir, elle verra plus tard…

Revenue à la balançoire, elle regarde la lettre et se rend à l’évidence : elle ne peut plus douter, elle va devoir plonger dans l’écriture de son deuxième roman. C’est ce qu’elle explique à Yves, avec plus de douceur cette fois. Patient de nature, il réussit à sourire…

Dans sa tête, elle interpelle son nouveau personnage : « Laurent, j’arrive! »

Marcel et ses problèmes

Marcel se décide enfin et ouvre la porte d’une chambre au sous-sol de sa maison. Horreur! Il voit tout ce qu’il n’a pas réussi à jeter au cours des 20 dernières années. Un fouillis de livres, de poteries, de disques, de meubles, d’articles ménagers, de vêtements.

Il est tout de suite attiré par une longue fourrure : « Ernestine l’aimait tellement ce manteau. Quelles belles loutres! » Il hume, ses doigts se promènent, caressent, puis s’immobilisent pour mieux sentir la douceur. « Elle était grande Ernestine, il a fallu beaucoup de peaux pour l’habiller. Mais j’étais tellement fier de la voir se promener dans le village. À l’église, les femmes la suivaient du regard jusqu’à notre banc. »

Marcel regrette de s’être aventuré dans cet antre. Il y retrouve Ernestine à laquelle il s’efforce de ne pas penser. Il se dirige d’un pas ferme vers la porte.

Sur le seuil, il remarque, à droite, une boîte tapie contre le mur, remplie de bocaux. Les conserves d’Ernestine! Déjà trois ans! Il s’agenouille et dévisse quelques couvercles. Il tâte les petits cornichons qui semblent encore fermes, mais les confitures sont garnies de dentelle blanche. « Je les jetterai la prochaine fois ».

Il se relève avec le ferme propos de quitter la pièce.

Du coin de l’œil, il entrevoit des bouts de tissus multicolores. « Les courtepointes d’Ernestine! Je n’ai jamais rien compris au piqué, au matelassé et autres complications, mais j’ai toujours admiré le résultat. J’aurais dû lui acheter une meilleure machine. Elle me l’a demandée… » Rongé par le remords, le cœur déchiré, les yeux humides, il ferme brusquement la porte de cette pièce, se promettant de ne pas y revenir de si tôt.

Ma nouvelle maison

Ma nouvelle maison

Une vue à couper le souffle. Montréal, vu de haut, s’étale jusqu’à l’horizon. Un demi-cercle, créé par les arbres, délimite  l’espace, sans obstruer la vue. De la verdure, oui, mais pas trop; quelques fleurs orneront éventuellement le parterre.

 Les voisins d’en bas profitent d’une large terrasse pour exhiber leurs éléments de décoration personnelle ; formes inusitées et couleurs vives brisent l’uniformité d’un environnement sobre, que certains qualifieraient d’austère.

 La maison est grande, parents et invités pourront y dormir à l’aise. Au fil du  temps, ils s’approprieront cet espace. A ce jour, mon copropriétaire s’annonce de fréquentation facile. Rien ne pourra troubler ma quiétude.

 Mes ami(e) s seront  invité(e) s à me rendre visite, autant qu’il leur plaira. Mais je ne pendrai pas la crémaillère, ma nouvelle maison est sise au cimetière: lot _ _ _ _ _ .