Une vieille dame indigne

J’ai toujours voulu mériter ce titre.

L’indignité n’est pas là où je le croyais…

Je me voyais, me promenant au bras d’un jeune homme. Cela ne s’est pas produit, mais, par ailleurs, je laisse maintenant jaillir ma colère et mes jurons.

Une enfant si sage, une adolescente si pieuse, une jeune femme si rangée, une épouse si aimante, une mère si dévouée, une amie si attentive! Je me suis montrée aimable et j’ai conquis certains coeurs.

Qu’avais-je fait de mon irritation, de mon impatience, de ma rage?Refoulées, enfouies au plus profond! J’étais raisonnable…

Eh bien, cette époque est révolue, je suis devenue « indigne ». En voiture, je deviens colérique, je jure en français et en anglais et j’invective : « espèce de zozo, de crapaud, d’idiot! » Je me révolte devant le théâtre des  politiciens et de leurs décisions. Je fulmine devant les difficultés technologiques et j’exprime mon vif déplaisir face aux trop fréquentes réparations de l’ascenseur de ma résidence.

Mes enfants et mes ami(e) s trouvent grâce à mes yeux. Pour ceux-là,  je reste douce, calme, compatissante, souriante, digne de leur respect et de leur amour. Je ne veux pas laisser le souvenir d’une femme devenue acariâtre.

Je me contente donc d‘être « indigne » aux endroits où je ne suis imputable qu’à moi seule.

 

L’AMOUR et son prix

Il y a l’amour violent, agressant, harcelant, qui cause beaucoup de souffrances et fait beaucoup de victimes.

Je pense à l’autre, l’amour romantique entre un homme et une femme, celui qu’on présente dans la littérature, la chanson, les films, les œuvres télévisuelles, la publicité. L ‘AMOUR, celui qui transporte, qui modifie la réalité, qui embellit tout, qui rend la vie si agréable en compagnie de l’autre; cet état d’âme qu’on recherche et qu’on veut conserver.

La plupart des hommes et des femmes y accèdent un jour ou l’autre.

Pour la suite, je ne puis parler que des femmes (j’en suis une). Une femme amoureuse vit sous l’influence de l’être aimé, son joug est doux, surtout s’il est enrobé de chaleur, d’attentions et de tendresse; la contrainte passe inaperçue.

Le bien-aimé présente des préférences, des valeurs, des caractéristiques qui lui sont propres; il est régi par des habitudes, des croyances, des expériences antérieures, il faut en tenir compte! Son érotisme et ses exigences lient et attachent la femme amoureuse. Cet ensemble crée un joug, qui, bien que doux, existe et s’avère omniprésent. Mais, ELLE ne le voit pas, sauf si ses yeux se déssillent pour lui permettre de percevoir ce qui était auparavant caché. Cette nouvelle vision survient brusquement ou progressivement…

Rares sont les femmes amoureuses qui échappent à l’aveuglement. Elles n’y ont vu aucun effort, c’était naturel, elles aimaient…

Edith Piaf a chanté : « je me ferais teindre en blonde si tu me le demandais »

L’art d’être détestable

Je ne voulais pas devenir une vieille grincheuse. Je me suis donc mise à l’étude des éléments contributifs ou, en langage scientifique, des facteurs de risque.

Suite à cet exercice et à mes observations personnelles, j’ai préparé pour vous une liste de conseils pertinents pour progresser dans l’art d’être haïssable.

Développez et utilisez abondamment votre esprit critique; affinez-le au besoin.
Soyez pessimiste, regardez toujours le côté négatif de la médaille.
Soyez péremptoire sur tout, prononcez-vous « ex cathedra ». Portez attention à votre voix, le ton est important,
Plaignez-vous constamment, de tout et de rien.
Utilisez le reproche de façon continue, surtout auprès de ceux qui vous aiment.
Tenez à vos croyances, n’en démordez pas.
Prenez toute la place, n’en laissez pas aux autres.
Déléguez beaucoup et laissez-vous servir.
Ne soyez pas passif, attaquez!
Mêlez-vous de ce qui ne vous regarde pas.
Fiez-vous à vos perceptions personnelles, celles des autres importent peu.
Restez impatients avec tous ceux qui ne vivent pas à votre rythme.

Si j’ai oublié des éléments, vous m’aiderez et me le laisserez savoir.

La femme invisible

La femme a été emmurée, puis elle s’est mise à parler. Elle a pleuré, ri et joui; elle a peint et dépeint. Voilà qu’on lui propose un autre rôle : du théâtre se demande-t-elle?

Curieuse, elle se renseigne. Il s’agira de marcher en solo au côté de l’homme qu’elle aime; pas de marque d’affection en public. Choisir un restaurant loin des rivages connus, s’en tenir au déjeuner du midi. Ne jamais téléphoner, ni rappeler.

Elle comprend qu’on lui propose la discrétion, en d’autres termes, le secret.

Aventureuse, elle décide d’essayer. Elle découvre qu’en plus, ses envois électroniques doivent rester prudes. Ouste, les concerts, les voyages, les weekends énergisants ou le cocooning en soirée. En tout temps, elle doit rester inexistante pour l’entourage de « son homme ».

Éventuellement, la révolte mijote, bouillonne et le couvercle de la marmite saute. Cette femme si spontanée refuse de tenir le rôle de la femme invisible.

Une mémoire dans la sécheuse

Ma mémoire a subi quelques culbutages comme le linge dans la sécheuse. Pourquoi? Je n’en sais rien. Sous l’effet d’un grand brassage, les rappels du passé reviennent, pêle-mêle, sans ordre ni logique, du moins apparents.

Tout y passe : la famille, les amis, les amants, les tout-petits, les grands, les lieux, les drames, les fêtes, le quotidien, etc. Les souvenirs déferlent, frappent mon imagination, provoquent des émois, séjournent un peu et repartent, pour être remplacés par d’autres.

L’autre jour, dans ma voiture, à l’écoute d’une musique que je ne reconnaissais pas, sans raison particulière, je me suis mise à siffloter et l’image de ma grand-mère m’est revenue. Cette aïeule, modèle de dignité s’il en fut, mettait son chapeau et ses gants pour se rendre un coin de la rue, acheter son journal. Cette même dame m’a appris à siffler! Non pas ce bruit strident provoqué par deux doigts dans la bouche, émis à la suite d’un exploit artistique ou sportif, oh que non : une mélodie. Des notes!

Ce rappel, étrange, surprenant, me trouble. Ce phénomène serait-il lié à la fin de vie? Aux bilans de cette période? Aux regards en arrière?

Je n’ai pas les réponses, mon romancier favori Douglas Kennedy non plus , mais il cite (1) un auteur qu’il affectionne :

« Le passé peut encore nous surprendre »

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1) Kennedy, Douglas, Toutes ces grandes questions sans réponse, Belfond, 2016, 362 pages

La femme, prise 3

La femme qui peint

Elle a suivi des cours pendant neuf ans. Parcouru à chaque semaine, l’équivalent de douze escaliers (incluant les six nécessaires à la pause-parcomètre). L’aller et le retour à la mangeoire artistique du troisième étage se faisaient en portant le matériel requis : tablette de papier brouillon, bon papier ou canevas, au moins six pinceaux, spatules, panoplie de tubes, quelques chiffons, carnet de notes, crayons, aiguisoir, gomme à effacer, palette ou autre support pour la peinture, etc.

Beaucoup d’efforts sur de longues années, plusieurs professeurs, pour aboutir à quoi? À des tableaux abstraits, souvent minimalistes que ses proches trouvent incompréhensibles. Ironie du sort?

Elle est consciente que son talent est limité, mais elle a pris goût au mouvement de la main, à la sensation du pinceau qui glisse sur la toile, aux mystères de la combinaison des couleurs.

Elle peint.

La femme qui dépeint

À l’âge où certaines personnes déposent leurs outils, elle a pris la plume et depuis, elle dépeint l’intérieur et l’extérieur. Elle n’a jamais cessé d’écrire. Pour elle, c’est un plaisir, rien ne la rebute, pas même la réécriture : corrections, corrections, corrections.

Elle a confié ses souvenirs, ses observations, ses réflexions à des textes lus par ses proches. Elle s’est ensuite tournée vers la fiction. Quelle découverte! Elle a pris contact avec son imagination qui lui semble inépuisable. Elle adore inventer et raconter de histoires.

Elle se régale et compte le faire le plus longtemps possible en espérant que ses lecteurs la suivent…

La femme, prise 2

La femme qui pleure

Elle a souri, elle a parlé, maintenant elle pleure. Elle pleure en cascades et en continu; elle ne peut s’arrêter. Elle pleure en privé, elle pleure en public, au volant, à table, dans son lit où les larmes coulent jusqu’au fond de ses oreilles. En somme elle est, non pas en larmes, mais de larmes.

Elle pleure sur son vieillissement, sa solitude, ses belles jambes abîmées, ses cheveux disparus ; les ratés et les « brisés » de son existence. Si elle pense à ses amours, les larmes redoublent. Sa difficulté d’être amoureuse, son intransigeance, ses idéalisations, ses replis, ses fuites…

Et en plus, l’enfance écroulée avant terme.

La nostalgie et les regrets la tenaillent, avec ou sans raison.

Face à toutes ces émotions, souvent trop vives, elle pleure, elle pleure, elle pleure…

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La femme qui rit

Elle se réjouit d’être moins à la hâte, de disposer de plus de douze minutes pour s’habiller et se maquiller; elle peut même se préparer à l’avance. Après avoir quitté le monde du travail, elle a mis beaucoup de temps à décélérer. Depuis, ces yeux s’amusent sans cesse; ils se promènent allègrement. Elle a le loisir d’observer.
« Quel est cet éclat brillant sur la doublure de mon manteau? »
Attaché par une épingle, un petit sac de plastique contenant deux boutons. Elle a porté ce vêtement plusieurs décennies, sans jamais les avoir remarqués.

Elle se réjouit de pouvoir moduler ses déplacements et ses itinéraires, de changer brusquement de cap sans déranger quiconque. Elle contrôle ses horaires de sommeil et de repos. Elle peut contempler ou s’activer selon ses humeurs. Elle peut chantonner à sa guise sans irriter.
« Vous fredonnez Madame, cela nuit à ma concentration ». Désolée, la coupable a marqué un temps d’arrêt, puis s’est remise au travail : « vous fredonner encore Madame… » Propos qu’on lui a servis pendant un cours d’art.

Elle se réjouit de ne plus évoluer dans un bocal de verre, sujette aux évaluations de ses clients, de ses employeurs et tutti quanti. Elle a moins de comptes à rendre; il en restera toujours un peu, après tout elle vit en société. La montagne de compromis, devenus fréquents, s’est muée en toute petite colline.

Elle se réjouit d’avoir cinq sens, elle les maintient en éveil. Elle perçoit différemment les sons et les musiques, elle sent, elle humer; elle savoure les mets, les vins et les paysages. Si la radio ou le téléviseur déverse une musique entraînante, elle peut danser en solitaire, à l’abri des regards ou se trémousser sur son divan.
Elle dort nue pour mieux apprécier la douceur des draps. Sa peau appelle la caresse du vent et de l’eau. Quant au reste, elle ne veut pas en parler, elle préserve son jardin secret.

Sa vie a changé et elle en est ravie.