un message inutile

Les pompiers, les ambulanciers, les policiers se pressent. Il ne manque que les journalistes. Pour quoi faire? Pour observer un phénomène rare. Une automobile dont le côté droit a grimpé sur le devant d’une autre.

 

Quelques minutes plus tôt…

Une majestueuse Lexus noire roule en droite ligne et en grande vitesse sur une large artère. Une humble Yaris rouge est stationnée le long de cette avenue. La petite Yaris sort de sa place pour emprunter elle aussi la route principale. Elle avance et se retrouve un petit peu en avant de la berline noire, dont le conducteur a la tête ‘ailleurs’; il n’a pas davantage ses mains sur le volant. La berline, qui n’est pas dirigée, poursuit  sa trajectoire en pleine vitesse et sa roue  droite monte sur le devant du plus petit véhicule. Non, il ne s’agit pas d’une  collision, mais… (il n’y a pas de mot pour décrire l’étreinte de deux voitures). Elles sont maintenant croisées sur la gauche du capot de la Yaris, la berline noire en parfait déséquilibre.

Difficile à imaginer? Facile à voir! Les badauds se sont agglutinés devant ce spectacle hors du commun. Du jamais vu!

Celui qui était au volant de la noire avait un cellulaire à la main :

« Ma chérie, j’arrive », écrivait-il.

Message texte peu utile; le rédacteur sera longuement retardé…

 

Il aura le temps de  réfléchir, comme son vis-à-vis d’ailleurs! Tous deux sont coincés dans leur habitacle, incapables de sortir par la portière.

Le propriétaire de la voiture rouge songe :
« j’ai trouvé un merveilleux cadeau pour ma sœur ; il ne m’a pas coûté cher en argent, mais en temps…! Il faudra une dépanneuse pour enlever ce gros ‘bazou’ qui bloque ma vue. »

« Les pompiers sont inutiles » pense le propriétaire de la voiture noire,  « les ambulanciers aussi, nous ne sommes pas blessés, seul notre amour-propre est meurtri. Vite, que mon véhicule soit remorqué! »

Et la circulation? Déviation…Ralentissement, etc.

Un concert soutenu de klaxons témoigne de l’impatience de ceux et celles qui n’ont rien vu et qui attendent. « Un autre détour! Notre ville aspire-t-elle au titre de Reine des détours? »

« Plus jamais! » se disent les conducteurs.

 

 

 

 

 

 

 

 

Une vieille dame indigne

J’ai toujours voulu mériter ce titre.

L’indignité n’est pas là où je le croyais…

Je me voyais, me promenant au bras d’un jeune homme. Cela ne s’est pas produit, mais, par ailleurs, je laisse maintenant jaillir ma colère et mes jurons.

Une enfant si sage, une adolescente si pieuse, une jeune femme si rangée, une épouse si aimante, une mère si dévouée, une amie si attentive! Je me suis montrée aimable et j’ai conquis certains coeurs.

Qu’avais-je fait de mon irritation, de mon impatience, de ma rage?Refoulées, enfouies au plus profond! J’étais raisonnable…

Eh bien, cette époque est révolue, je suis devenue « indigne ». En voiture, je deviens colérique, je jure en français et en anglais et j’invective : « espèce de zozo, de crapaud, d’idiot! » Je me révolte devant le théâtre des  politiciens et de leurs décisions. Je fulmine devant les difficultés technologiques et j’exprime mon vif déplaisir face aux trop fréquentes réparations de l’ascenseur de ma résidence.

Mes enfants et mes ami(e) s trouvent grâce à mes yeux. Pour ceux-là,  je reste douce, calme, compatissante, souriante, digne de leur respect et de leur amour. Je ne veux pas laisser le souvenir d’une femme devenue acariâtre.

Je me contente donc d‘être « indigne » aux endroits où je ne suis imputable qu’à moi seule.

 

Les ventouses

Dans ma jeunesse, j’ai connu ce qu’on considère aujourd’hui « d’anciens remèdes »  pour la toux et la grippe : les cataplasmes, le menthol dans le nez ou sur la poitrine, les « ponces », etc. , mais les ventouses m’ont particulièrement impressionnée.

Il faisait noir dans le salon-double occupé pas mes parents. Mon père était étendu sur le lit conjugal. Je voyais sa poitrine dénudée. Ma mère chauffait à la flamme des verres à boire qu’elle appliquait sur le torse de mon héros : des ronds rouges apparaissaient lorsqu’elle retirait les ventouses. Je le croyais brûlé! Spectacle pénible pour une fillette de mon âge. J’étais médusée par le courage de mon père.

 

Ma belle-fille qui étudie l’acuponcture me parle de son dernier cours sur les ventouses. Surprise de ma part!

« Ce remède existe encore? »

« Sous trois modalités » me répond-elle. Elle me décrit des techniques plus modernes.

« Les ventouses de feu sont les plus hygiéniques, poursuit-elle, on peut laver les verres avant chaque utilisation et se défaire des bactéries. »

Elle m’énumère ensuite toutes les techniques utilisées par les acuponcteurs…

Je n’avais connu que les aiguilles!

La question brûlante demeure : où ma mère avait-elle appris l’art des ventouses de feu?

 

 

 

 

La couleur verte

On m’a enseigné le vert : vert « pâle » pour les feuilles qui se pointent, vert « hôpital » pour les vieux murs institutionnels, vert « émeraude » pour les lacs aux sources glacées, vert « forêt » pour la densité des arbres, vert « environnement » pour certains partis politiques. Je rajoute : le vert « aimant ».

Une hâte soudaine s’empare des automobilistes à l’approche d’un feu vert. Ce dernier agit comme un aimant, tout ce qui roule se précipite, y compris les cyclistes, même les passagers s’en mêlent « prend ta lumière, je descendrai de l’autre côté de la rue ».

Seuls, les daltoniens restent indifférents.

Ce vert « aimant » semble irrésistible. Si trois feux verts se suivent, c’est la course, le dépassement à tout prix… tout file. Quelles que soient les saisons ou les conditions routières, ce magnétisme agit.

« C’est vert, faut pas manquer ça », se disent les conducteurs.

Le feu est vert! Oh, je dois vous quitter… pour me précipiter.

Mon enfance en chansons

Elles venaient de partout.

 

De mon père, d‘abord. Assise sur ses genoux, j’apprenais (sans le savoir) La Bonne Chanson de l’Abbé Gadbois. Papa savait presque toutes les chansons, et moi aussi, ai-je constaté à la vue des textes du vieil album que j’ai conservé. Soixante-dix ans plus tard, avant d’ouvrir le cahier, deux chansons me sont spontanément revenues en mémoire « C’EST L’AVIRON qui nous mène en haut », « SUR LA ROUTE DE BERTHIER » où le cantonnier « cassait des tas d’cailloux pour mettre sous le passage des roues ». Curieux phénomène que cette mémoire d’enfance.

 

Je peux aussi chanter l’Adeste Fideles. J’ai appris cet air en latin en participant à la chorale de mon pensionnat. Nous préparions la Messe de minuit. J‘étais très jeune (sept ans), mais très enthousiaste à l’idée d’impressionner les parents réunis dans la petite chapelle des religieuses; elles l’ouvraient au public pour cette grande occasion. Ce fut, je crois, une des rares messes de minuit de mon enfance. Les années suivantes, l’expérience de la chorale terminée pour moi, mes parents me réveillaient vers 2 heures pour ouvrir quelques cadeaux et savourer le pâté d’huîtres préparé par ma grand-mère.

 

Cette chère aïeule (Granny) a fait de moi une personne non seulement bilingue, mais biculturelle. « Old Mother Hubbard, she went to the cupboard to fetch her poor doogy a bone… » Elle me chantait souvent l’un ou l’autre des nursery rhymes, j’en redemandais. Ces comptines en anglais de mes jeunes années sont encore bien vivantes; mon inconscient me les restitue au besoin.

 

Trois sources de plaisir, trois sources de chansons…

 

 

lire

Que de gaffes j’aurais évitées si j’avais pris le temps de lire.

Je me suis hâtée toute ma vie : dans la cuisine comme au bureau, partout. Je ne lisais pas tout, je recherchais l’essentiel, mais surtout l’utile. J’ai même suivi des cours de lecture rapide.

Lire les modes d’emploi? Bon pour les autres, moi j’avais l’expérience! Forte de ce principe, j’ai raté l’utilisation optimale de ma nouvelle brosse à dents électrique; je ne l’ai pas rechargée correctement. Et ma belle côte de veau; j’avais l’expérience des côtes de bœuf et du filet mignon, pourquoi vérifier? J’ai découvert, à ma courte honte, que la cuisson d’une côte de veau est différente.

On vieillit comme on a vécu, nous assure le dicton; se défaire d’une habitude de longue date s’avère très difficile.

La nouvelle technologie et ma vieille habitude de ne pas tout lire ne sont pas de bons alliés. Je dois me remettre à l’apprentissage de la lecture : nouveau vocabulaire, nouveaux procédés (des petites flèches partout). Je ne peux plus me fier à mon expérience. Réapprendre à lire quand on est septuagénaire : quel contrat!

Je ne sais pas me servir du nouveau téléphone que j’ai reçu en cadeau de Noël; j’ai donc commencé à lire le guide d’utilisation. Par la suite, j’essayerai de me servir du Facebook gentiment installé par mes proches. J’apprends, mais, un peu à la fois… Le message « votre mot de passe est invalide » bloque trop souvent mes ardeurs et nourrit mon sentiment d’impuissance.

Mes fils, tous deux dans la trentaine, sont devenus mes professeurs.

Une leçon d’humilité pour moi!

« Tu trouveras toutes tes réponses sur l’internet », me dit l’un.

« Le web sert à tout », me dit l’autre.

Me voilà donc étudiante d’une autre langue : msm? hashtag? Google a tôt fait de m’expliquer. Pour décoder ce langage exotique, il me faut

prendre mon temps et apprendre à lire.

 

 

 

 

La météo

Dans son premier spectacle d’humour, la franco-ontarienne Katherine Levac, partage avec le public sa « vie plate ». Aujourd’hui, c’est à mon tour d’avoir une « vie plate ».

Ayant entendu mes amis raconter leurs malheurs sur glace, ayant aussi entendu les divers météorologues multiplier les prévisions de neige et de verglas, j’ai eu peur. J’habite dans un environnement bien garni en routes pentues. J’ai donc laissé la glace et le verglas retenir toute mon attention et régler mon horaire.

Recluse dans mon appartement, je suis restée (en apparence) insensible aux sollicitations extérieures : rencontres, déplacements, courses ou cinéma. Je me retrouve seule avec moi-même et beaucoup de temps à meubler.

Je « tiens maison », il m’arrive de peindre ou d’écrire. Toutes les tâches inscrites sur ma liste sont terminées. Comme le dit la chanson « que vais-je faire de tout ce temps qui m’indiffère. » Je suis une personne active, hyperactive selon certains de mes proches, mes passe-temps habituels ne font plus passer le temps.

Je contemple la grisaille externe et, fait rare, la grisaille se trouve aussi à l’intérieur. Les mauvais souvenirs et les pensées tristes remontent à la surface. Qu’est devenu mon humour?

Il ne faudrait pas que la glace et le verglas s’éternisent…