partir, c’est mourir un peu…

Partir, c’est mourir un peu

Le futur, le point d’arrivée d’un voyage excite et stimule, mais, le chemin pour s’y rendre est souvent ardu, moins lumineux.

« Partir, c’est mourir un peu! »

 

Cet adage me suit tout au long de cette dernière journée avant mon départ.

Je l’ai souvent répété ce dicton lorsque j’avais de jeunes enfants et que je travaillais, je disposais de peu de temps pour les bagages et tout le reste. Je m’affalais dans le taxi qui me menait vers l’aéroport : j’étais morte de fatigue. « Partir, c’est mourir un peu! »

Encore aujourd’hui, organiser mon départ demande beaucoup de précautions, peu importe la longueur de l’absence. Je suis seule mais,

rien ne doit moisir pendant mon éloignement…

rien ne doit sentir mauvais…

rien ne doit mouiller mes planchers…

rien ne doit être oublié dans le matériel que j’emporte

rien ne doit me prendre au dépourvu, le chaud ou le froid

rien ne doit alourdir ma valise indûment

rien ne doit entraver ou ralentir mon départ

rien ne doit embêter mes survivants,

 

Je peux maintenant mourir… euh partir en paix.

La contrepartie

La contrepartie

Je veux parler de la routine, de celle qui se situe au-delà des corvées domestiques.

 

Je me suis défendue corps et âme d’être victime de la répétition : un horaire de travail souple, des tâches variées, une vie rythmée par les saisons. Des essais créatifs et d’innombrables coups de cœur qui balayaient tout. Je voulais toujours du neuf.

J’avais des ami(e) s dont la vie était réglée au quart de tour depuis des années : même coupe de cheveux, même résidence, même période de vacances, même emploi du temps à chaque journée de la semaine, même menu, etc. Je regardais ce phénomène avec surprise, moi qui avais horreur de la routine, jusqu’au jour où…

 

Elle s’est insinuée subrepticement dans ma vie. Des choses anodines, je ne  me suis pas méfiée : j’ai rangé autrement, j’ai préparé des menus un peu répétitifs, j’ai élaboré des priorités différentes. Puis les rituels ont pris de l’ampleur, d’autres se sont rajoutées.  L’ère de l’ordonnancement a pris le dessus.

J’éprouve de la difficulté à en parler ; je suis mal à l’aise, troublée de mon revirement. Ma nouvelle façon de vivre est aux antipodes de ce que j’ai toujours préconisé.

Les rituels  me tuent parfois, mais, à l’occasion, ils me sauvent la vie. Ils aident ma mémoire défaillante.

La routine, autrefois ennemie, est devenue une alliée.

 

D’allié à ennemi

Le vent dans les voiles d’un bateau, pour moi, c’est magique!

Il les gonfle ou les dégonfle; il semble pousser l’embarcation. C’est merveille que de glisser sans bruit sur une vaste étendue d’eau. Si les vagues sont petites, elles bercent, si elles sont fortes, elles provoquent des soubresauts, elles assaillent les coques de l’embarcation; celle-ci frappe la masse fluide, le métal du dériveur gémit. Autant de  sons grisants pour une amoureuse  de la voile.

Avec l’âge, je navigue moins, je ne fais plus de voile en solo, mais j’en garde la nostalgie…

 

Sur la terre ferme, malgré la chaleur et le soleil, le vent peut constituer une magistrale entrave à mon plaisir, impossible de lire ou de manger à sa face, il faut m’en protéger. Selon les mois ou les années, je m’en protège souvent…

Le vent rugit parfois, fracasse l’eau en mille vagues, petits moutons blancs qui courent vers la rive et la couvrent d’écume; sous son impulsion, le lac change de couleur, il s’assombrit.

Le vent secoue brutalement les feuillus qui se plaignent : concert assourdissant avec lequel je dois vivre. Le vent s’attaque aux branches de mes arbres et se permet même de les arracher. Les dégâts sont variables…

Chassés par le « nordet » ou les rafales du vent d’ouest, les goélands et les hérons  de ma baie délaissent leurs roches rituelles, seuls les canards restent en place, impassibles, et continuent de nager; ils prennent les vagues de travers ou de front. Je les observe de l’intérieur de ma maison.  Au moment des orages, le vent devient dangereux pour mon vieux chalet de bois. Ce vent me fait peur, surtout la nuit.

 

Que dire de la musique! Elle fut longtemps douce à mon âme. Classique, vous vous en doutez: trios, quatuors quintettes et autres, chant choral, opéras, concertos, symphonies etc.

Elle a changé : elle est devenue métallique, assortie de basses sans cesse répétées, percutante, tonitruante; même en soutien à la danse, elle n’est souvent à mes oreilles qu’une suite de sons. Pour moi, elle n’est que  « bruit ».

J’ai pensé échapper aux chansons omniprésentes dans les rues et les commerces de la ville en me réfugiant à la campagne. Par un temps calme et serein, alors que je lisais, tranquille sur ma terrasse, j’ai été assaillie par le bruit  d’une musique « pop » , celle venant d’un bateau moteur qui filait au large. L’excitation par les décibels a pris de l’ampleur et, décidemment, du territoire. Elle me dérange…

 

Elle est, comme le vent, une alliée devenue ennemie.

 

 

 

la jungle amazonienne

Camper dans la jungle pendant dix jours. Tout un défi!

 

L’expédition d’ornithologie à laquelle je participe connaît des problèmes. Le bateau à fond plat s’est ensablé. Le capitaine nous explique : le niveau de l’eau est trop bas, les méandres à contourner, trop nombreux. Il reste le camping comme solution ultime…

Les aventuriers que nous sommes acceptent la proposition. L’excitation est à son comble… « Préparez vos bagages. Emportez une brosse à dents, un savon, une tenue de rechange, vos chapeaux et lunettes pour le soleil et surtout votre imperméable, mon assistant vous distribuera votre canette ».

La ‘canette’  en question se résume à un contenant en aluminium soigneusement évidé (bière? liqueur douce?). Incrédules, nous la retournons sous tous ses angles. Nous ne savons pas encore que nous y boirons de l’eau, du café et un mousseux tiède au moment de franchir l’équateur.

« Et tout le reste ? Nécessaire à barbe, produits de maquillage, shampoing, pyjamas, autres vêtements, etc.? »

« Pas question » tranche le guide en chef.

Il fera partie de l’expédition avec un confrère, des bâches, de l’eau, de l’essence et de la nourriture, le tout réparti dans deux canots moteurs de grandeur moyenne. Huit participants par embarcation.

Première nuit, une multitude de petites lumières rouges nous accueillent sur la plage : nous sommes intrigués. Le guide nous explique que ce sont les yeux de minuscules alligators. Rassurant! Ils décampent à notre arrivée. Des bâches sont déployées sur le sol.

« Voilà vos lits, il est trop tard pour monter un campement ».

Malgré l’inquiétude et le manque de confort, la fatigue l’emporte et nous dormons. Les nuits suivantes, nous ferons connaissance avec le ‘campement’. Nous essayerons de trouver le sommeil, allongés tête-bêche dans des hamacs. Ces derniers sont attachés à une structure composée de jeunes arbres coupés par nos guides; une toile, jetée sur le dessus de la « maison », sert de toit. L’assistant doit entretenir un petit feu toute la nuit pour éloigner les serpents.

Nous avons peu de vêtements, il faut donc nous laver quotidiennement dans le Rio Negro.

« Les piranhas sont peureux », nous explique le chef de l’expédition. « Si vous bougez, ils se tiendront à distance. »

Rassurés, nous nous trempons, nus bien entendu, pour effacer la sueur du jour.

Au moment du premier repas, les guides nous distribuent un bol et une paire d’ustensiles. Nous avons déjà notre ‘canette’. Les gastronomes se résignent, la nourriture sera simple pendant le trajet : du riz ou des pâtes ou des fèves, agrémentés à l’occasion  de piranhas (cuits bien entendu) ou de canard sauvage (pas suffisamment cuit), compliments de nos  cuisiniers. Le café, de l’eau bouillante versée sur les grains tassés au fond d’un bas de laine, est délicieux.

Nous sommes équipés pour manger, dormir et nous laver, quant aux besoins naturels, il y a des arbustes et du feuillage. « Débrouillez-vous », dit notre guide.

Nous ne verrons jamais les lointains Yanomamis (peuplade primitive) au grand désespoir des anthropologues amateurs parmi nous. Sur le chemin du retour, nous avons manqué d’essence et nous avons dû ramer pour rejoindre notre point d’attache. Il  était temps d’y arriver, car nous avons également manqué de nourriture.

Vous aurez compris, il s’agissait de camping «sauvage ».

une pompe défectueuse

Sans pompe, pas d’eau, même en provenance du plus vaillant puits artésien. En pleine canicule, l’absence de cet élément si vital pose quelques problèmes.

 

Ma débrouillardise s’active. Le gant de toilette, mouillé hier, pas complètement sec aujourd’hui, contient suffisamment d’eau pour nettoyer mes mains poisseuses. J’ai essuyé la condensation du litre de lait sorti de mon réfrigérateur pour humecter un petit linge.

Mon arrosoir vert comporte un long cou au bout duquel se trouve un pommeau qui déverse simultanément plusieurs jets. Il est plein à rebord. Quelle chance! Les plantes intérieures m’ont laissé un peu du précieux nectar. Dans l’évier, à l’aide de mon engin vert, j’ai « arrosé » la vaisselle sale : les verres, les assiettes, les bols. Un premier rinçage réussi, en attendant le retour de l’eau. Je n’avais jamais pensé qu’un arrosoir pouvait être aussi créatif…

Pour la salle de bain, l’eau a été fournie par voisins éloignés. J’ai transporté les bidons dans ma voiture. Ma chasse d’eau a été très reconnaissante.

 

Vint ensuite un sérieux dilemme : protéger ou nettoyer  la peau de mon visage. Mes amis m’ont dit, comme à chaque coup de chaleur :

« c’est pas grave, toi,  tu as un grand lac ».

Sauf que le lac se situe en plein soleil et que l’eau est basse, il faut marcher longtemps avant de pouvoir nager. En l’absence d’eau à l’intérieur, le choix s’avère déchirant : la crème solaireou le savon?

Dans l’impossibilité de résoudre ce dilemme, j’ai quitté le lac, la canicule et le puits défectueux. Retour à la grande ville.

 

un sauvetage inusité

Il ne s’agit pas d’une noyade, mais d’un voilier. Spectacle fascinant du travail de trois hommes déterminés.

 

Sous l’effet de très grandes rafales, l’amarre s’est défaite et le bateau s’est mis à voguer. Sans capitaine pour lui rafraîchir la mémoire, il a oublié de se tenir face au vent. Malgré la présence de sa dérive rétractable, la puissance des vagues l’a couché sur les flots et les lois de la nature ont terminé le travail. Le bateau ne montre que son dessous, il est complètement renversé.

Des voisins secourables l’ont remorqué jusqu’à une bouée d’amarrage qui flotte paisiblement, au large, dans la baie, devant mon chalet.

Le lendemain, c’est sérieux! Un large bateau plat et un ponton se dirigent vers ce morceau blanc qui dépasse de la ligne des eaux. Les deux embarcations sont munies de puissants moteurs. Trois hommes vont tenter le sauvetage : l’un porte sa veste de sécurité aquatique, l’autre son tee-shirt et sa casquette, le dernier, le propriétaire de l’embarcation naufragée, travaille en caleçon, il est souvent dans l’eau.

S’ensuit une magnifique démonstration de testostérone. Trois batailleurs déterminés à vaincre la résistance, le poids, la gravité, etc.

Debout sur les embarcations, ils poussent, tirent, s’invectivent, lancent des ordres, poursuivent vaillamment leur travail de bras, mais surtout d’équipe.

Le sauvetage est beau à observer, avec ou sans mes jumelles. Trois hommes forts, unis par une seule mission : remettre cette embarcation dans sa position naturelle. Ils ont peiné pendant deux heures pour y arriver. J’ai pu enfin voir la petite cabine et le mât de métal.

Une fois le bateau redressé et stabilisé, sa pompe a rejeté l’eau qui l’avait envahi.

 

À la fin de l’opération, le propriétaire, un peu transi, visiblement  décoiffé, a montré une mine réjouie. Heureusement, car il était lourd et pas très beau à voir.

les chenilles à la campagne

Les fientes des oiseaux, j’ai l’habitude.

Les toiles des araignées, j’ai l’habitude.

Les invasions de chenilles, du jamais vu en 35 ans.

 

Les chenilles sont mignonnes. Noires sur les dessus avec des points jaunes, sur les côtés, une sorte de bande duveteuse turquoise et en dessous, un grand nombre de pattes. Ces dernières chatouillent la peau. J’étais admirative au début.

Puis elles sont arrivées en horde! Je les ai observées pendant une semaine et je ne les comprends toujours pas.

Pourquoi grimper dans certaines espèces d’arbres chez moi et d’autres espèces chez les voisins? Pourquoi délaisser mes pommiers? Pourquoi choisir les arbres où les feuilles sont tout en haut? Où sont-elles à la tombée du jour? Je ne les vois plus…

Leurs couleurs se confondent admirablement avec celles de l’écorce.  Elles montent en grappe, comme dans les films de monstres. Impressionnant, cela m’effraye.

Elles s’insinuent partout. Les marches et les murs de mon chalet, mes pantalons, ma corde à linge, ma galerie. Pourvu qu’elles épargnent ma maison et mon lit!

J’ai essayé de les tuer, d’autres les remplaçaient. J’ai brossé des branches et des troncs pour les enlever. Peine perdue, elles revenaient le lendemain. Je me suis résignée à vivre parmi elles.

Mes voisins m’ont répété qu’elles étaient inoffensives pour les arbres, mais cette invasion sournoise de « petites bêtes » me dérange.