L’apprentissage

Je suis à étaler mon chandail de laine fraîchement lavé sur une grande serviette. J’installe la pièce, je lui donne la forme voulue, la taille souhaitée, je tapote pour égaliser le tissu et enlever les plis… Je suis assise par terre, là où le pauvre tricot va séjourner un jour ou deux, le temps de sécher. Je remplacerai probablement la serviette mouillée par une autre serviette avant la fin du processus.

Ai-je appris ces trucs sur l’internet? Non.
Ai-je appris ces trucs dans les livres? Non.

J’ai observé les gestes de ma grand-mère, venue habiter chez moi. Dorénavant chez elle, elle m’a montré comment repasser, comment rouler une pâte à tarte, comment réaliser une « belle corde à linge », comment séparer le jaune du blanc de l’œuf, comment frotter les grappes de raisins qui décorent les pièces en argent; je passais des heures à regarder ses mains adroites. Cette addition à ma vie de bambine m’a réjouit, c’est à regret que j’ai pris le chemin de l’école.

J’ai vécu une enfance sans garderie, sans maternelle, sans ordinateur.

Ma mère trouvait que mes connaissances étaient insuffisantes, elle souhaitait que je poursuive des études en Economie Familiale. Elle rêvait probablement d’une fille qui soit une parfaite maîtresse de maison. Désolée maman de te décevoir, je suis allée ailleurs.

« With a little help from my friends », je suis devenue, malgré tout, une maîtresse de maison « convenable ».

Une enfant effrayée

Nourrie de contes, gorgée d’histoires de fées, bercée par « La Bonne Chanson », mon enfance arrive à l’école, remplie de naïveté. Excitée par mon uniforme tout neuf, les crayons finement aiguisés et les livres soigneusement recouverts par mon père, je prends place dans un local où s’entassent 36 pupitres.

Premier cours : la religion. « Où est Dieu ? » « Dieu est partout » selon Le petit catéchisme; ce dernier deviendra rapidement incontournable. Si Dieu est partout, est-ce qu’il voit tout? Question troublante pour mes six ans.

Par la suite, je découvre que ce Dieu qui s’est déjà insinué dans tous les recoins de ma vie, m’attends au moment de ma mort, pour juger de ma conduite. Inspirée par les images, je me représente un vieillard à longue barbe, qui se dresse, imposant, à l’entrée du paradis. A ses côtés, les apôtres, les archanges et les saints forment une cour imposante; à cette foule se mêlent mes aïeux, certains voisins, quelques amis et surtout beaucoup d’étrangers.

Tous les yeux sont rivés sur moi…

Les moindres détails de ma vie seront passés au crible. Serai-je suffisamment méritante pour accéder à la béatitude éternelle? Ce concept  nébuleux me laisse songeuse.

Par contre, les descriptions de l’enfer sont criantes de réalisme. Les diables noirs avec leurs cornes, leurs fourches et leurs queues acérées se profilent au sein des flammes. Chaleur insoutenable, air irrespirable, longtemps, longtemps, sans répit, toujours, toujours…

Le purgatoire, transit des âmes imparfaites, n’est guère plus invitant. Privée de lumière et de plaisir… mais pour combien de temps? Rien n’est précisé à ce sujet.

Au fil des jours et des cours, la titulaire de la classe en rajoute : impossible d’oublier. Et les prédicateurs! Invités pour les événements spéciaux, dont le carême, ils s’adressent aux élèves de six à seize ans; ils tonnent les menaces d’une vie ultérieure gâchée par les péchés de celle-ci. Les fautes mortelles me précipiteront tout droit chez Lucifer. Si on en parle tant, elles doivent être faciles à commettre!

Quel avenir! J’étais morte de peur!

La vision du sauveur dans la crèche n’a pas fait le contrepoids. L’ultime confrontation avec mon créateur et ses acolytes occupait tout l’espace de mon imaginaire enfantin.

Une autre question me tourmentait. Combien d’espace occupe une âme? Les millions de personnes qui m’avaient précédée occuperaient-elle déjà toute la place? En admettant que je sois admise, serais-je reléguée aux derniers rangs, condamnée à ne voir que le dos du Père plutôt que la Sainte Face?

J’étais troublée, rongée d’inquiétude. Autour de Pâques, des symptômes physiques alarmants m’ont menée chez le médecin. A cette époque, le « vécu » n’était pas encore à la mode. Sans me poser de question, le docteur déclara à mes parents: « L’école la force trop, il faut la retirer pour un mois ». Aussitôt dit, aussitôt fait.

Il me fallut néanmoins beaucoup plus d’un mois pour apprendre à vivre avec cette terrifiante perspective du jugement dernier.

Épisode de vie collective

 Texte déjà publié mais effacé par erreur

Enfants, la perspective de l’été nous excitait : nous serions à la campagne et nous retrouverions nos amis saisonniers. Les plaisirs seraient multiples. Le plus fréquent était celui de la plage où nos mères venaient surveiller nos baignades. Les trois heures d’attente après le repas (norme inflexible de l’époque !) taxaient lourdement notre patience. Nous surveillions les aiguilles de l’horloge de la cuisine pour être certains que les adultes n’oublieraient pas l’heure bénie…

Le cinéma du mardi soir restera à jamais gravé dans ma mémoire. Nous traînions nos chaises longues (garnies des friandises appropriées) jusqu’au terrain du docteur Ducharme. Sur l’énorme écran dressé pour la circonstance, défilaient les courts films de la première partie : les pitreries de « «Laurel and Hardy », les dessins animés de Walt Disney (le cri de Woody Wood Pecker résonne encore dans ma tête) ou les exploits des cowboys du Far West (Davy Crocket, King of the Wild Frontier). Par la suite, les longs métrages, particulièrement les comédies musicales, donnaient à rêver…

Les événements de notre saison débutaient le 24 juin par une parade de bicyclettes décorées pour l’occasion ; les tricycles étaient admis. Notre Saint Jean, enfant blond aux cheveux bouclés, revêtu d’une peau de mouton, siégeait sur l’arrière d’une décapotable noire qui fermait le défilé.

Nous avions également droit à une grande virée dans les amusements du Parc Belmont (La Ronde d’autrefois) et au traditionnel pique-nique du midi qui regroupait toutes les familles. Pour cette occasion faste, les pères avaient pris congé et à l’aller, leurs voitures formaient cortège sur la route qui longe la Rivière Des Prairies.

A la fin de la saison se tenaient les Olympiades où des médailles récompensaient les  gagnants des compétitions diverses. Les courses en poche de patates nous semblaient spectaculaires, de même que celles à la cuillère où tremblait un petit pois.

Les dimanches midi, nous mangions les restes des soupers thématiques destinés aux adultes : je me souviens des fèves au lard, des « blés d’Inde » et des saucisses italiennes (faites maison). Nous étions spectateurs assidus des tournois de tennis et de la « mascarade ». Une année, ma mère et son amie méritèrent le premier prix lorsqu’elles se présentèrent déguisées en paire de dés : les « Lucky Seven ». Elles portaient des cubes de carton blanc aux faces ornées de larges ronds noirs au nombre approprié; leurs longues jambes gainées de résille apportaient un contraste saisissant.

 

Lucky Seven

Nous attentions impatiemment la fin du cocktail qui suivait la messe dominicale; pour l’occasion, les femmes portaient robes et bijoux. Les parents invitaient à tour de rôle « la colonie d’estivants ». Nous attendions « la becquée » dont l’heure déterminerait celle du bain!

Grâce à cette vie collective, j’ai connu, à Sainte Dorothée, huit étés de bonheur, hélas, interrompu par le feu qui détruisit notre chalet…d’été.

ma soeur et son amie à Saint-Dorothée