La tradition pascale

Je me souviens avant tout du nouveau chapeau de paille que les femmes de ma famille étrennaient à Pâques. Une amie m’explique qu’à cette occasion, dans son milieu, les chapeaux devaient être garnis de fleurs. C’était dans les années 50.

Bien sûr, il y avait la liturgie catholique que je suivais scrupuleusement : la visite des sept églises, le lavement des pieds, les rogations, mais le chapeau de paille me tenait particulièrement à cœur. Le jambon à l’ananas de ma mère et les œufs de Pâques Laura Secord complétaient le tableau.

 

Le temps a passé. Le jambon a cédé sa place au gigot d’agneau. Les adultes ont organisé des courses au trésor pour les enfants (petits œufs miniatures en chocolat noir). La décoration des coquilles d’œufs cuits a occupé les loisirs familiaux.

 

Et maintenant que reste-t-il?

À Pâques, je ne gèle plus de la tête, je mange du poisson et des fromages à croûtes fleuries. Quant aux offices, je laisse la place aux ‘pratiquants’.

Seuls, les hortensias me rappellent les temps anciens.

Mon enfance en chansons

Elles venaient de partout.

 

De mon père, d‘abord. Assise sur ses genoux, j’apprenais (sans le savoir) La Bonne Chanson de l’Abbé Gadbois. Papa savait presque toutes les chansons, et moi aussi, ai-je constaté à la vue des textes du vieil album que j’ai conservé. Soixante-dix ans plus tard, avant d’ouvrir le cahier, deux chansons me sont spontanément revenues en mémoire « C’EST L’AVIRON qui nous mène en haut », « SUR LA ROUTE DE BERTHIER » où le cantonnier « cassait des tas d’cailloux pour mettre sous le passage des roues ». Curieux phénomène que cette mémoire d’enfance.

 

Je peux aussi chanter l’Adeste Fideles. J’ai appris cet air en latin en participant à la chorale de mon pensionnat. Nous préparions la Messe de minuit. J‘étais très jeune (sept ans), mais très enthousiaste à l’idée d’impressionner les parents réunis dans la petite chapelle des religieuses; elles l’ouvraient au public pour cette grande occasion. Ce fut, je crois, une des rares messes de minuit de mon enfance. Les années suivantes, l’expérience de la chorale terminée pour moi, mes parents me réveillaient vers 2 heures pour ouvrir quelques cadeaux et savourer le pâté d’huîtres préparé par ma grand-mère.

 

Cette chère aïeule (Granny) a fait de moi une personne non seulement bilingue, mais biculturelle. « Old Mother Hubbard, she went to the cupboard to fetch her poor doogy a bone… » Elle me chantait souvent l’un ou l’autre des nursery rhymes, j’en redemandais. Ces comptines en anglais de mes jeunes années sont encore bien vivantes; mon inconscient me les restitue au besoin.

 

Trois sources de plaisir, trois sources de chansons…

 

 

L’apprentissage du piano

J’ai commencé cet apprentissage très tôt dans mon parcours scolaire.

 

Ayant échoué, selon ma mère, aux leçons de danse d’une école très connue, je me tournai vers ma deuxième passion, la musique. Les religieuses de mon humble couvent offraient des cours de solfège et de piano. Soeur Madeleine devint ma professeure. Elle était très grande, j’étais très impressionnée.

 

J’ai débuté sur une table, avec une petite balle de caoutchouc dans la paume; « levez chaque doigt, à tour de rôle, le plus haut possible tout en maintenant le bout courbé (comme un crochet). » C’était la méthode en vigueur à l’époque.

 

Dans mon pensionnat, cinq petites pièces, uniquement garnies d’un piano droit, étaient à notre disposition pour les exercices, entre les classes. En fin d’après-midi, je faisais des gammes, des arpèges et de l’incontournable Czerny. Rien ne me rebutait.

 

Il fallut un jour augmenter la cadence. Une pratique sur l’heure du midi me fut prescrite.

Je pris mon repas au réfectoire avec les pensionnaires. J’eus le déplaisir de participer à leurs agapes; je trouvais le menu meilleur à la maison. Mais avec cet allongement des heures consacrées à la musique, de nouvelles pièces m’étaient proposée; plus mélodieuses, elles me charmaient davantage…

En contrepartie, je devais maintenant participer aux concerts. Je me préparais assidûment… Les grandes personnes ajustaient, pour les petites, le banc du piano à queue. La salle était toujours comble; parents et amis se donnaient le mot.

 

Tout alla bien, même les concerts, jusqu’au jour où j’eus un trou de mémoire pendant ma prestation.

 

Ai-je réussi à terminer ma pièce ? Sans partition! Je ne souviens pas, mais je me souviens du sentiment d’humiliation qui s’en suivit. Je ne voulais plus monter sur scène, le stress était trop intense! Mon père intervint.

 

«  Je vais continuer de payer à condition que vous permettiez à ma fille de ne plus se produire en concert ».

 

Je ne sais pour quelles raisons, mais le contrat fut accepté par mes professeurs.

 

Ce fut la fin de ma carrière de concertiste.

 

Malgré tout, j’eus moins de peine que la mise au rancart de ma carrière de danseuse.

 

 

 

 

Encore ma grand-mère

À partir de mes trois printemps, j’ai partagé ma chambre avec ma grand-mère. Après le repas de midi, la maison se taisait, Granny faisait la sieste. Je ne me suis jamais plainte : elle me choyait beaucoup. Elle utilisait les retailles de tissu et de fourrure de mes manteaux pour coudre, à la main, des répliques pour mes poupées. J’étais aux anges!

Elle a fait plus: broder et tricoter lui plaisaient, même si les travaux étaient imposés par mon école. Elle a toujours eu de très bonnes note; je n’ai pas appris.

À l’âge adulte, mes efforts pour utiliser une machine à coudre se sont soldés par un échec. J’en ai conclu que je n’avais pas beaucoup d’habiletés manuelles, talent que j’ai laissé à d’autres, surtout à ma soeur qui a des doigts de fée.

Au début de l’adolescence, j’ai, sous la direction de grand-maman, réalisé plusieurs « scrapbooks » de la famille royale d’Angleterre. Mon aïeule, née hors Québec, faisait preuve d’un grand intérêt pour la reine Mary, la Queen Mom et Elizabeth, la Deuxième; mes découpures de journaux de l’époque en témoignent.

Je les consulte à l’occasion pour vérifier si les feuilletons télévisés (ex. The Crown) nous présentent une réalité historique.

Même en ces temps troubles, je conserve mon souci de «vérité »

Granny and Trump

Ce billet rend hommage à ma grand-mère maternelle, anglophone, née dans la province voisine. Ses petites-filles l’appelaient Granny. Compte tenu du sujet, j’ai rédigé ce court texte dans la langue de Shakespeare.

Granny and Trump

She would have said : « he’s full of baloney ». Although quite dignified, my grandmother occasionnaly let out a few swear words. However, hers were quite « proper », as suitable for a lady.

Speaking of the new president she would have said : « what a pain in the neck! Good gracious! » She might have told him « Shout! Go sit in the pansies !». You will have recognized the ancestors of ass, damnit, shit and fart.

I have not found in her vocabulary any ancestors for the new expressions : douchebag, being tight or seeming cheesy.

Notwithstanding the distinguished swear words, Granny was fond of sayings. Some of them have remained with me over the years.

« A thing of beauty is a joy forever.

Life is’nt a bowl of cherries.

If you don’t first succeed, try, try again.

Variety is the spice of life ».

L’apprentissage

Je suis à étaler mon chandail de laine fraîchement lavé sur une grande serviette. J’installe la pièce, je lui donne la forme voulue, la taille souhaitée, je tapote pour égaliser le tissu et enlever les plis… Je suis assise par terre, là où le pauvre tricot va séjourner un jour ou deux, le temps de sécher. Je remplacerai probablement la serviette mouillée par une autre serviette avant la fin du processus.

Ai-je appris ces trucs sur l’internet? Non.
Ai-je appris ces trucs dans les livres? Non.

J’ai observé les gestes de ma grand-mère, venue habiter chez moi. Dorénavant chez elle, elle m’a montré comment repasser, comment rouler une pâte à tarte, comment réaliser une « belle corde à linge », comment séparer le jaune du blanc de l’œuf, comment frotter les grappes de raisins qui décorent les pièces en argent; je passais des heures à regarder ses mains adroites. Cette addition à ma vie de bambine m’a réjouit, c’est à regret que j’ai pris le chemin de l’école.

J’ai vécu une enfance sans garderie, sans maternelle, sans ordinateur.

Ma mère trouvait que mes connaissances étaient insuffisantes, elle souhaitait que je poursuive des études en Economie Familiale. Elle rêvait probablement d’une fille qui soit une parfaite maîtresse de maison. Désolée maman de te décevoir, je suis allée ailleurs.

« With a little help from my friends », je suis devenue, malgré tout, une maîtresse de maison « convenable ».

Un accident à longue portée

Je regarde souvent la flamme des brûleurs de ma gazinière.

Cette lueur bleue et orange me ramène loin en arrière. J’avais environ six ans et j’allais souvent dans la famille d’Hélène. Je me sentais comme chez moi avec en prime une grand-mère en résidence. Un drame est survenu. L’un ou l’autre membre de la famille y faisait souvent allusion : c’était l’effroi. Le malheur avait frappé Eileen.

Leur tante Eileen habitait Toronto. Un jour qu’elle cuisinait, elle avait pris feu : des pieds à la tête. C’est l’image que, petite fille, je me représentais, lorsqu’on parlait de la manche du kimono dévorée par la flamme. Mon imagination se mettait à l’œuvre : les hurlements, les odeurs et l’affolement de l’entourage dansaient dans mon cerveau. L’horreur de ces images m’a tourmentée longtemps. Dans cette famille les exhortations à la prudence avec le gaz se sont poursuivies au fil des ans. Il n’en fallait pas plus pour que je développe une peur irraisonnée lorsque je dois « allumer » un quelconque appareil qui se nourrit au gaz. J’eus de la chance : ces engins furent absents de ma vie pendant plusieurs années.

Puis vint l’acquisition de mon chalet d’été. Grâce mes soins, l’immense bonbonne de gaz propane située à l’extérieur de la maison disparut rapidement ; je me suis « électrifiée » pour ne connaître aucune inquiétude.

Plus tard, l’installation du gaz naturel, à travers les rues de Montréal, n’était pas pour me rassurer. Chaque jour, j’attendais une explosion dans mon quartier. Je déménageai.

Enfin, une maison unifamiliale. Je me croyais en relative sécurité jusqu’au jour où le gaz nous rejoignit. Mon mari se mit en frais de me vendre les avantages du chauffage au gaz naturel, surtout avec un appareil sans veilleuse actionnée à l’électricité. Les discussions furent longues et acharnées. Mon conjoint avait été élevé dans un pays où le gaz régnait en maître. Ses arguments ont eu temporairement raison de ma peur.

Il reste des traces de ce drame qui a marqué mon enfance. Manipuler une bonbonne de gaz pour le BBQ de mon chalet. Non merci. Mes amis ont délaissé le charbon de bois depuis longtemps. Je résiste.

Instinctivement, je tiens les manches de mon peignoir et de mes chemisiers loin de la flamme de ma cuisinière actuelle, on ne sait jamais… s’il fallait que…