Encore ma grand-mère

À partir de mes trois printemps, j’ai partagé ma chambre avec ma grand-mère. Après le repas de midi, la maison se taisait, Granny faisait la sieste. Je ne me suis jamais plainte : elle me choyait beaucoup. Elle utilisait les retailles de tissu et de fourrure de mes manteaux pour coudre, à la main, des répliques pour mes poupées. J’étais aux anges!

Elle a fait plus: broder et tricoter lui plaisaient, même si les travaux étaient imposés par mon école. Elle a toujours eu de très bonnes note; je n’ai pas appris.

À l’âge adulte, mes efforts pour utiliser une machine à coudre se sont soldés par un échec. J’en ai conclu que je n’avais pas beaucoup d’habiletés manuelles, talent que j’ai laissé à d’autres, surtout à ma soeur qui a des doigts de fée.

Au début de l’adolescence, j’ai, sous la direction de grand-maman, réalisé plusieurs « scrapbooks » de la famille royale d’Angleterre. Mon aïeule, née hors Québec, faisait preuve d’un grand intérêt pour la reine Mary, la Queen Mom et Elizabeth, la Deuxième; mes découpures de journaux de l’époque en témoignent.

Je les consulte à l’occasion pour vérifier si les feuilletons télévisés (ex. The Crown) nous présentent une réalité historique.

Même en ces temps troubles, je conserve mon souci de «vérité »

Un imprévu de taille!

Résumé
Yves travaille, Laurent poursuit ses lectures spirituelles et Clarisse tente de renouer avec la ville, avec son quartier. Les travaux municipaux de la belle saison la contrarient…

Épisode
Clarisse rêve de la campagne. Romantique, elle a oublié les toiles d’araignées quotidiennes, le bruit sans cesse répété des tondeuses, les arrosages multiples, la poussière noire qui recouvre les surfaces, etc. Elle ne pense qu’à la réduction du bruit, de la foule et des travaux « d’infrastructures ».

« Papa, me permettrais-tu de séjourner dans ta maison pendant l’été? »

« Bien sûr, si tu me laisses les trois premières semaines de juin. »

« ? »

« Je voudrais y amener Cécile »

Clarisse tombe des nues; son père, à 75 ans! Et elle, avec une belle-mère! Un imprévu majeur! Elle poursuit néanmoins la conversation.

« Certainement, j’arriverai à la fin de juin, après mon voyage à Venise. »

Clarisse pose le téléphone; immobile, elle tente de faire face à la réalité.
Sa mère est morte depuis trois ans… Son père est dynamique et en bonne santé… Elle aurait dû s’y attendre… Il reste que le remplacement de sa mère ne lui plaît pas. Les souvenirs la submergent… mais surtout les leçons.

-Prendre ses précautions. Avant une sortie, elle posait toujours la question :
« As-tu pris tes précautions? » Sinon, elle attendait que je me sois exécutée.

-Avoir des tenues assorties. De la tête aux pieds : les dessous, chapeaux et accessoires inclus.

-Se garder au frais pendant la canicule. Fermer la maison, baisser les stores, garder les cheveux et le maillot de bain mouillés.

-Planifier la coordination de ses vêtements. Au coup de cœur, il faut ajouter un peu de réflexion.
« Tu as très envie de ces souliers rouges. Avec quoi les porteras-tu? »
« Avec ma robe de taffetas. »
« Si tu achètes des souliers noirs, avec quoi les porteras-tu? »
« Avec plusieurs autres jupes et robes. »
« Alors, que choisis-tu? »

Ces préceptes m’ont été utiles, songe la romancière. Il y en a sûrement eu d’autres, mais ceux-là restent prégnants malgré le passage des décennies.

Clarisse parviendra-t-elle à s’accommoder d’une belle-mère?

Marcel et ses problèmes

Marcel se décide enfin et ouvre la porte d’une chambre au sous-sol de sa maison. Horreur! Il voit tout ce qu’il n’a pas réussi à jeter au cours des 20 dernières années. Un fouillis de livres, de poteries, de disques, de meubles, d’articles ménagers, de vêtements.

Il est tout de suite attiré par une longue fourrure : « Ernestine l’aimait tellement ce manteau. Quelles belles loutres! » Il hume, ses doigts se promènent, caressent, puis s’immobilisent pour mieux sentir la douceur. « Elle était grande Ernestine, il a fallu beaucoup de peaux pour l’habiller. Mais j’étais tellement fier de la voir se promener dans le village. À l’église, les femmes la suivaient du regard jusqu’à notre banc. »

Marcel regrette de s’être aventuré dans cet antre. Il y retrouve Ernestine à laquelle il s’efforce de ne pas penser. Il se dirige d’un pas ferme vers la porte.

Sur le seuil, il remarque, à droite, une boîte tapie contre le mur, remplie de bocaux. Les conserves d’Ernestine! Déjà trois ans! Il s’agenouille et dévisse quelques couvercles. Il tâte les petits cornichons qui semblent encore fermes, mais les confitures sont garnies de dentelle blanche. « Je les jetterai la prochaine fois ».

Il se relève avec le ferme propos de quitter la pièce.

Du coin de l’œil, il entrevoit des bouts de tissus multicolores. « Les courtepointes d’Ernestine! Je n’ai jamais rien compris au piqué, au matelassé et autres complications, mais j’ai toujours admiré le résultat. J’aurais dû lui acheter une meilleure machine. Elle me l’a demandée… » Rongé par le remords, le cœur déchiré, les yeux humides, il ferme brusquement la porte de cette pièce, se promettant de ne pas y revenir de si tôt.

Camping de troisième type

Nouvelle version

Jour et nuit, le concert cacophonique de la jungle a martelé mes oreilles. Malgré cela, je me suis habituée à dormir dans un hamac au coeur de la forêt amazonienne, faisant fi des scorpions et des anacondas. Je me suis lavée dans les eaux du Rio Negro infestées de piranhas ; en mal de nourriture, j’en ai même mangé ! J’ai bu, en alternance, mon eau et mon café dans une cannette de bière évidée. J’ai manqué de tout…

J’ai quotidiennement cherché le sommeil, allongée sur le toit d’une jeep en plein Sahel. Une nuit, j’ai été réveillée par un bruissement de feuilles, tout près. Un gros animal herbivore, resté incognito dans la nuit africaine, se régalait tranquillement grâce aux arbrisseaux  à portée de notre campement rudimentaire, loin du village. Il finit par s’éloigner, lentement, lourdement, sans piétiner la personne qui dormait non loin dans une minuscule tente…Du haut de mon perchoir, j’avais peur. J’avais aussi un peu faim : ma portion du ragoût de boulettes Cordon Bleu (repas de dernier recours) n’avait pas comblée mon appétit. Au cours de la journée qui suivit,  des femmes du pays m’ont offert de laver ma robe ; après trois jours de route sans eau, elle et moi étions couvertes de poussière de terre rouge.

Ayant connu l’exotisme et ses inconforts, la peur et les privations de toutes sortes, je me croyais amplement préparée au style de vie primitif associé à des rénovations domiciliaires, surtout dans un chalet d’été que je fréquentais depuis 30 ans. L’absence de toilette, de cuisinière et de frigo n’allait pas m’empêcher de vivre ! Mais la coupure complète dans l’approvisionnement d’eau me surprit : j’avais les ongles cernés, la bouche épaisse, le corps rendu poisseux par la chaleur estivale.

Le travail à l’ordi me permettrait d’oublier… Hum, dans la pièce voisine, séparée par une mince cloison, hurlaient la musique pop, les jurons et les invectives des travailleurs, sans compter le vrombissement périodique de la perceuse. Qu’à cela ne tienne, je m’installerais sur la véranda grillagée.

Dehors, la scie électrique m’avait précédée et se lamentait copieusement. La vue du paysage, qui en d’autres temps me charmait, était bloquée par un camion, une remorque et un monceau de débris. Non loin, trônait une volumineuse bâche bleue où mes meubles avaient cherché refuge.

Je m’avouai vaincue,  j’allais quitter les lieux.

La « poche de soeur »

J’ai commencé ma carrière scolaire engoncée dans une épaisse serge noire. Corsage à plis fins, rabat blanc au cou, jupe ample, bas opaques et souliers assortis : tenue réjouissante pour mes six ans! Pour les grandes occasions (la fête du curé, celle de la provinciale, le concert annuel, la remise des prix), je retrouvais la robe de même style mais confectionnée dans un fin tissu blanc. Pour la « callisthénie » (nom utilisé par les religieuses pour désigner la gymnastique), j’enfilais la blouse de coton (style matelot) sur une jupe bleu foncé. Cet ensemble, plus léger, était autorisé lors des grandes chaleurs de juin.

Au fil des ans, les essayages de ces chefs d’œuvre de la mode « Sœurs des Saints Noms de Jésus et de Marie » avaient lieu au couvent dans un des grands parloirs. Dans ce lieu solennel se prenait la grande décision : rallonger le corsage et la jupe ou changer le vêtement. Je grandissais!

La jupe de chacune de ces tenues comportait une fente du côté droit. Ma main s’y glissait et pénétrait dans un petit compartiment de coton : la « poche de sœur ». Cousue sur une ceinture ajustée par un bouton, elle était portée sous l’uniforme. Elle recelait l’essentiel : quelques sous pour la collation, un grand mouchoir et, surtout, le nécessaire chapelet.

Cet accessoire fut mien pendant sept longues années.

Je continuai mon parcours au sein de cette congrégation et connu deux changements vestimentaires. Le bleu marine devint de rigueur pour les élèves, mais les sœurs restèrent endeuillées!