Ma rue

J’ai acheté au beau milieu d’un mois d’août,

un appartement situé au dernier étage d’un vieil édifice, sur une rue domiciliaire bordée de grands arbres. Idyllique! La rue était paisible, seul l’autobus, qui s’arrêtait à ma porte a retenu mon attention.

Depuis ce temps, j’ai fait quelques découvertes…

J’habite une rue où il n’y a pas de parc à chiens, c’est dommage, car à chaque fois que je marche, je rencontre deux ou trois chiens, jamais les mêmes! Les chiens jappent, c’est connu.

Les trottoirs sont bordés de rubans de tourbe arrosée par les chiens seulement. À certains endroits, ces  longueurs jaunies ont été grattées, retournées et forment de petites accumulations, laissant voir une terre brune. Cette désolation est peu appétissante.

Un matin d’avril, j’ai croisé, en marchant, quatre cyclistes qui filaient à toute allure. Mon sang n’a fait qu’un tour. Que font-ils sur ma rue toute en courbes et en ‘montées’? « Ils s’entraînent », me direz-vous. Ne pourraient-ils pas se contenter de la voie Camilien Houde que la Ville vient (à mon  détriment) de leur réserver ?

Il ne manque que les pétarades des motos pour compléter le tableau de ma rue qui, à première vue, semblait si belle et si innocente.

 

 

les oeillères

Autrefois, les chevaux en portaient.

Une longue tradition. Les œillères faisaient partie du harnachement de ces animaux. Elles limitaient leur vision périphérique  dans les situations stressantes : combats, guerres et courses. Elles existent maintenant en cuir ou en plastique.

Aujourd’hui, les humains se promènent avec des œillères.

Des capuchons garnissent les manteaux d’hiver; ils sont  souvent ornés de fourrure, réelle ou synthétique. Ils sont surtout profonds et, lorsque rabattus sur la tête, ils protègent merveilleusement du froid, de la neige et du vent. Un seul inconvénient, ils bloquent la vision périphérique.

J’ai rencontré récemment, dans une grande surface, une dame dont le capuchon couvrait et le front et les yeux. Que voyait-elle?

Que dire des écrans qui captivent les yeux des marcheurs. Pire que des œillères! Toute leur vision est limitée : l’environnement, les piétons, les feux de circulation, les automobilistes, rien n’est vu. Plus rien ne compte que ce petit rectangle lumineux,

Les œillères ne sont plus réservées aux chevaux!

un message inutile

Les pompiers, les ambulanciers, les policiers se pressent. Il ne manque que les journalistes. Pour quoi faire? Pour observer un phénomène rare. Une automobile dont le côté droit a grimpé sur le devant d’une autre.

 

Quelques minutes plus tôt…

Une majestueuse Lexus noire roule en droite ligne et en grande vitesse sur une large artère. Une humble Yaris rouge est stationnée le long de cette avenue. La petite Yaris sort de sa place pour emprunter elle aussi la route principale. Elle avance et se retrouve un petit peu en avant de la berline noire, dont le conducteur a la tête ‘ailleurs’; il n’a pas davantage ses mains sur le volant. La berline, qui n’est pas dirigée, poursuit  sa trajectoire en pleine vitesse et sa roue  droite monte sur le devant du plus petit véhicule. Non, il ne s’agit pas d’une  collision, mais… (il n’y a pas de mot pour décrire l’étreinte de deux voitures). Elles sont maintenant croisées sur la gauche du capot de la Yaris, la berline noire en parfait déséquilibre.

Difficile à imaginer? Facile à voir! Les badauds se sont agglutinés devant ce spectacle hors du commun. Du jamais vu!

Celui qui était au volant de la noire avait un cellulaire à la main :

« Ma chérie, j’arrive », écrivait-il.

Message texte peu utile; le rédacteur sera longuement retardé…

 

Il aura le temps de  réfléchir, comme son vis-à-vis d’ailleurs! Tous deux sont coincés dans leur habitacle, incapables de sortir par la portière.

Le propriétaire de la voiture rouge songe :
« j’ai trouvé un merveilleux cadeau pour ma sœur ; il ne m’a pas coûté cher en argent, mais en temps…! Il faudra une dépanneuse pour enlever ce gros ‘bazou’ qui bloque ma vue. »

« Les pompiers sont inutiles » pense le propriétaire de la voiture noire,  « les ambulanciers aussi, nous ne sommes pas blessés, seul notre amour-propre est meurtri. Vite, que mon véhicule soit remorqué! »

Et la circulation? Déviation…Ralentissement, etc.

Un concert soutenu de klaxons témoigne de l’impatience de ceux et celles qui n’ont rien vu et qui attendent. « Un autre détour! Notre ville aspire-t-elle au titre de Reine des détours? »

« Plus jamais! » se disent les conducteurs.

 

 

 

 

 

 

 

 

La couleur verte

On m’a enseigné le vert : vert « pâle » pour les feuilles qui se pointent, vert « hôpital » pour les vieux murs institutionnels, vert « émeraude » pour les lacs aux sources glacées, vert « forêt » pour la densité des arbres, vert « environnement » pour certains partis politiques. Je rajoute : le vert « aimant ».

Une hâte soudaine s’empare des automobilistes à l’approche d’un feu vert. Ce dernier agit comme un aimant, tout ce qui roule se précipite, y compris les cyclistes, même les passagers s’en mêlent « prend ta lumière, je descendrai de l’autre côté de la rue ».

Seuls, les daltoniens restent indifférents.

Ce vert « aimant » semble irrésistible. Si trois feux verts se suivent, c’est la course, le dépassement à tout prix… tout file. Quelles que soient les saisons ou les conditions routières, ce magnétisme agit.

« C’est vert, faut pas manquer ça », se disent les conducteurs.

Le feu est vert! Oh, je dois vous quitter… pour me précipiter.

lire

Que de gaffes j’aurais évitées si j’avais pris le temps de lire.

Je me suis hâtée toute ma vie : dans la cuisine comme au bureau, partout. Je ne lisais pas tout, je recherchais l’essentiel, mais surtout l’utile. J’ai même suivi des cours de lecture rapide.

Lire les modes d’emploi? Bon pour les autres, moi j’avais l’expérience! Forte de ce principe, j’ai raté l’utilisation optimale de ma nouvelle brosse à dents électrique; je ne l’ai pas rechargée correctement. Et ma belle côte de veau; j’avais l’expérience des côtes de bœuf et du filet mignon, pourquoi vérifier? J’ai découvert, à ma courte honte, que la cuisson d’une côte de veau est différente.

On vieillit comme on a vécu, nous assure le dicton; se défaire d’une habitude de longue date s’avère très difficile.

La nouvelle technologie et ma vieille habitude de ne pas tout lire ne sont pas de bons alliés. Je dois me remettre à l’apprentissage de la lecture : nouveau vocabulaire, nouveaux procédés (des petites flèches partout). Je ne peux plus me fier à mon expérience. Réapprendre à lire quand on est septuagénaire : quel contrat!

Je ne sais pas me servir du nouveau téléphone que j’ai reçu en cadeau de Noël; j’ai donc commencé à lire le guide d’utilisation. Par la suite, j’essayerai de me servir du Facebook gentiment installé par mes proches. J’apprends, mais, un peu à la fois… Le message « votre mot de passe est invalide » bloque trop souvent mes ardeurs et nourrit mon sentiment d’impuissance.

Mes fils, tous deux dans la trentaine, sont devenus mes professeurs.

Une leçon d’humilité pour moi!

« Tu trouveras toutes tes réponses sur l’internet », me dit l’un.

« Le web sert à tout », me dit l’autre.

Me voilà donc étudiante d’une autre langue : msm? hashtag? Google a tôt fait de m’expliquer. Pour décoder ce langage exotique, il me faut

prendre mon temps et apprendre à lire.

 

 

 

 

La météo

Dans son premier spectacle d’humour, la franco-ontarienne Katherine Levac, partage avec le public sa « vie plate ». Aujourd’hui, c’est à mon tour d’avoir une « vie plate ».

Ayant entendu mes amis raconter leurs malheurs sur glace, ayant aussi entendu les divers météorologues multiplier les prévisions de neige et de verglas, j’ai eu peur. J’habite dans un environnement bien garni en routes pentues. J’ai donc laissé la glace et le verglas retenir toute mon attention et régler mon horaire.

Recluse dans mon appartement, je suis restée (en apparence) insensible aux sollicitations extérieures : rencontres, déplacements, courses ou cinéma. Je me retrouve seule avec moi-même et beaucoup de temps à meubler.

Je « tiens maison », il m’arrive de peindre ou d’écrire. Toutes les tâches inscrites sur ma liste sont terminées. Comme le dit la chanson « que vais-je faire de tout ce temps qui m’indiffère. » Je suis une personne active, hyperactive selon certains de mes proches, mes passe-temps habituels ne font plus passer le temps.

Je contemple la grisaille externe et, fait rare, la grisaille se trouve aussi à l’intérieur. Les mauvais souvenirs et les pensées tristes remontent à la surface. Qu’est devenu mon humour?

Il ne faudrait pas que la glace et le verglas s’éternisent…

Mes chapeaux d’hiver

Ils sont petits, ronds; l’un, en feutre rouge framboise, l’autre, en fourrure, fait de minuscules queues de vison noir. Je les porte en travers plutôt que sur le dessus de ma tête. Ils m’ont valu beaucoup de réconfort récemment.

Le noir, porté avec un long manteau également noir, d’allure vaguement cosaque, m’a valu des compliments dans l’autobus, et qui plus est, de la part de femmes!

« Quelle belle élégance » me dit l’une d’elle.

« C’est vrai » de renchérir une autre, plus jeune.

Vous imaginez ma surprise. De tels compliments à mon âge!

Mon couvre-chef rouge m’en a valu d’autres. À commencer par un rabais de la part de celui qui va réparer ma vieille couverture de laine.

Puis, plus tard, j’ai été abasourdie de recevoir un cadeau de Noël le 25 novembre. Voici comment.

J’essayais de faire remplir ma carte OPUS par un vendeur, mais je manquais d’argent comptant. J’avais, sans réfléchir, acheté des cadeaux pour les fêtes. Je n’avais plus 16.50$ en poche. Un inconnu, dans la trentaine avancée, m’offrit de payer le cinq dollars de différence. « It’s Christmas ». Je le regardai, muette, incrédule…

Je l’ai remercié, profusément, vous vous en doutez, et par la suite, je lui ai demandé « What do you do for a living? » Ses jeans déchirés et son allure sportive m’intriguaient.

« I’m a professional snow boarder ». Et la conversation de se poursuivre sur les plaisirs du ski alpin. J’ai avoué « I stopped skiing at 71 years »

« You don’t look a day older ».

Musique à mes oreilles!

« Mesdames, portez vos chapeaux en travers… »