Encore ma grand-mère

À partir de mes trois printemps, j’ai partagé ma chambre avec ma grand-mère. Après le repas de midi, la maison se taisait, Granny faisait la sieste. Je ne me suis jamais plainte : elle me choyait beaucoup. Elle utilisait les retailles de tissu et de fourrure de mes manteaux pour coudre, à la main, des répliques pour mes poupées. J’étais aux anges!

Elle a fait plus: broder et tricoter lui plaisaient, même si les travaux étaient imposés par mon école. Elle a toujours eu de très bonnes note; je n’ai pas appris.

À l’âge adulte, mes efforts pour utiliser une machine à coudre se sont soldés par un échec. J’en ai conclu que je n’avais pas beaucoup d’habiletés manuelles, talent que j’ai laissé à d’autres, surtout à ma soeur qui a des doigts de fée.

Au début de l’adolescence, j’ai, sous la direction de grand-maman, réalisé plusieurs « scrapbooks » de la famille royale d’Angleterre. Mon aïeule, née hors Québec, faisait preuve d’un grand intérêt pour la reine Mary, la Queen Mom et Elizabeth, la Deuxième; mes découpures de journaux de l’époque en témoignent.

Je les consulte à l’occasion pour vérifier si les feuilletons télévisés (ex. The Crown) nous présentent une réalité historique.

Même en ces temps troubles, je conserve mon souci de «vérité »

Granny and Trump

Ce billet rend hommage à ma grand-mère maternelle, anglophone, née dans la province voisine. Ses petites-filles l’appelaient Granny. Compte tenu du sujet, j’ai rédigé ce court texte dans la langue de Shakespeare.

Granny and Trump

She would have said : « he’s full of baloney ». Although quite dignified, my grandmother occasionnaly let out a few swear words. However, hers were quite « proper », as suitable for a lady.

Speaking of the new president she would have said : « what a pain in the neck! Good gracious! » She might have told him « Shout! Go sit in the pansies !». You will have recognized the ancestors of ass, damnit, shit and fart.

I have not found in her vocabulary any ancestors for the new expressions : douchebag, being tight or seeming cheesy.

Notwithstanding the distinguished swear words, Granny was fond of sayings. Some of them have remained with me over the years.

« A thing of beauty is a joy forever.

Life is’nt a bowl of cherries.

If you don’t first succeed, try, try again.

Variety is the spice of life ».

L’apprentissage

Je suis à étaler mon chandail de laine fraîchement lavé sur une grande serviette. J’installe la pièce, je lui donne la forme voulue, la taille souhaitée, je tapote pour égaliser le tissu et enlever les plis… Je suis assise par terre, là où le pauvre tricot va séjourner un jour ou deux, le temps de sécher. Je remplacerai probablement la serviette mouillée par une autre serviette avant la fin du processus.

Ai-je appris ces trucs sur l’internet? Non.
Ai-je appris ces trucs dans les livres? Non.

J’ai observé les gestes de ma grand-mère, venue habiter chez moi. Dorénavant chez elle, elle m’a montré comment repasser, comment rouler une pâte à tarte, comment réaliser une « belle corde à linge », comment séparer le jaune du blanc de l’œuf, comment frotter les grappes de raisins qui décorent les pièces en argent; je passais des heures à regarder ses mains adroites. Cette addition à ma vie de bambine m’a réjouit, c’est à regret que j’ai pris le chemin de l’école.

J’ai vécu une enfance sans garderie, sans maternelle, sans ordinateur.

Ma mère trouvait que mes connaissances étaient insuffisantes, elle souhaitait que je poursuive des études en Economie Familiale. Elle rêvait probablement d’une fille qui soit une parfaite maîtresse de maison. Désolée maman de te décevoir, je suis allée ailleurs.

« With a little help from my friends », je suis devenue, malgré tout, une maîtresse de maison « convenable ».

Un accident à longue portée

Je regarde souvent la flamme des brûleurs de ma gazinière.

Cette lueur bleue et orange me ramène loin en arrière. J’avais environ six ans et j’allais souvent dans la famille d’Hélène. Je me sentais comme chez moi avec en prime une grand-mère en résidence. Un drame est survenu. L’un ou l’autre membre de la famille y faisait souvent allusion : c’était l’effroi. Le malheur avait frappé Eileen.

Leur tante Eileen habitait Toronto. Un jour qu’elle cuisinait, elle avait pris feu : des pieds à la tête. C’est l’image que, petite fille, je me représentais, lorsqu’on parlait de la manche du kimono dévorée par la flamme. Mon imagination se mettait à l’œuvre : les hurlements, les odeurs et l’affolement de l’entourage dansaient dans mon cerveau. L’horreur de ces images m’a tourmentée longtemps. Dans cette famille les exhortations à la prudence avec le gaz se sont poursuivies au fil des ans. Il n’en fallait pas plus pour que je développe une peur irraisonnée lorsque je dois « allumer » un quelconque appareil qui se nourrit au gaz. J’eus de la chance : ces engins furent absents de ma vie pendant plusieurs années.

Puis vint l’acquisition de mon chalet d’été. Grâce mes soins, l’immense bonbonne de gaz propane située à l’extérieur de la maison disparut rapidement ; je me suis « électrifiée » pour ne connaître aucune inquiétude.

Plus tard, l’installation du gaz naturel, à travers les rues de Montréal, n’était pas pour me rassurer. Chaque jour, j’attendais une explosion dans mon quartier. Je déménageai.

Enfin, une maison unifamiliale. Je me croyais en relative sécurité jusqu’au jour où le gaz nous rejoignit. Mon mari se mit en frais de me vendre les avantages du chauffage au gaz naturel, surtout avec un appareil sans veilleuse actionnée à l’électricité. Les discussions furent longues et acharnées. Mon conjoint avait été élevé dans un pays où le gaz régnait en maître. Ses arguments ont eu temporairement raison de ma peur.

Il reste des traces de ce drame qui a marqué mon enfance. Manipuler une bonbonne de gaz pour le BBQ de mon chalet. Non merci. Mes amis ont délaissé le charbon de bois depuis longtemps. Je résiste.

Instinctivement, je tiens les manches de mon peignoir et de mes chemisiers loin de la flamme de ma cuisinière actuelle, on ne sait jamais… s’il fallait que…

une fête qui tourne mal

SURPRISE pour les parents : le tout petit obtient son congé de l’hôpital!
Après mes 15 jours de fréquentation du service de néonatalogie et de centration sur l’allaitement du prématuré, c’est le retour à la maison avec mon premier enfant. Le père, excité et fier, a convié, à l’improviste, quelques collègues de travail pour fêter l’arrivée de son fils.

Je savoure une première coupe de bulles… j’entends des pleurs, je monte en vitesse à l’étage m’occuper du nouvel arrivant. Malgré le sein offert, ma tendresse et tous mes efforts de réassurance, le nouveau-né pleure sans relâche… je suis désemparée, envahie par un fort sentiment d’incompétence. Il fait très chaud, par les fenêtres ouvertes, j’entends les rires des autres, dans le jardin; ils boivent du champagne! Et moi, je ne suis plus de la fête, je suis terrée au deuxième étage (avec mon bébé inconsolable), prisonnière et impuissante.

Des larmes de désolation coulent silencieusement sur mes joues. Ce fils prématuré a déjoué ma planification; je suis démunie « sans vêtement de nouveau-né, sans berceau, sans même une épingle à couche! Mère indigne! »

Je suis en jupon, assise sur mon lit, la tête penchée, les épaules voûtées, le petit dans les bras, solitaire. Je cherche en vain la merveilleuse solidarité féminine dont on vante les mérites en pareilles circonstances. « Ma mère, mes tantes, ma sœur, mes amies, mes collègues où êtes-vous? ».

C’était ma première détresse de mère…

Une lointaine époque

…dit la mère

 

Ma fille marche !!!                                                      J’ai neuf mois.

Ma fille est propre !!!                                                 J’ai douze mois.

Ma fille parle !!!                                                           J’ai dix-huit mois.

 

Plus tard…

Non, elle n’est pas encore « grande fille »…          J’ai 13 ans

Non, elle n’est pas mariée…                                     J’ai 25 ans

Non, elle n’a pas d’enfant…                                      J’ai 35 ans

 

Quelle fille !!!

Rappel d’une époque lointaine, normative.

Berges et barges

Une croisière fluviale au temps des tulipes.
Devant un tel libellé, mon cœur n’a fait qu’un tour. Je me suis inscrite à mon premier voyage en bateau (un petit navire, cela va de soi!).

Aux environs d’Amsterdam, un jardin de tulipes exceptionnel m’attendait. Formes et couleurs sans cesse renouvelées. Un paradis pour l’œil. Bon début!

Par la suite, installation dans nos cabines et amorce de la navigation sur le Rhin, ce cours d’eau mythique, si souvent célébré. De plus, j’allais découvrir le patrimoine mondial de l’UNESCO! Des décors de châteaux, de forteresses et de vignobles dansaient dans ma tête.

Dans la réalité, le temps fut gris, frais, ennuyeux comme le paysage, trois jours durant. Les berges se suivaient, semblables les unes aux autres. À peine quelques mètres de profondeur, tantôt sablonneuses, tantôt pierreuses, entrecoupées d’un pont occasionnel (toujours élégant!). Désertes en semaine, accueillant, les jours de congé, quelques chiens, marcheurs ou pêcheurs, elles paraissaient vouées, jour après jour, à l’observation des barges qui défilaient…

J’aurais dû les aimer ces longues embarcations, vestiges d’une circulation millénaire sur le fleuve. Pourtant, sans cesse croisées, elles me semblaient incompatibles avec le romantisme promis.

Et pour cause! L’esthétique n’est pas au rendez-vous : certaines sont garnies de rouille, d’autres, fermées par un couvercle ou bardées de tuyaux. Elles s’interposent entre le bateau et la rive. Leur procession est continuelle, grâce à deux conducteurs qui se relaient. Elles portent des noms, souvent féminins, sans rapport visible avec leur chargement de terre, de sable, de conteneurs, de débris de métal, etc. Ces chalands me tiendront compagnie tout au long du périple, à l’aller comme au retour.

À la noirceur, je cessais de les voir, alors je retrouvais ma paix, celle de la tranquillité d’une croisière fluviale.

Sous mes planchers-2

Sous mes planchers-2
Colette répond au courrier de La Presse en 1949. Tout y passe, éducation des enfants, problèmes de cœur et bienséance vestimentaire (importante à époque!)
Q. Pour un dîner en tenue de ville dans un grand hôtel porte-t-on un chapeau et des gants?
R. Oui, vous demeurez coiffée du moment que vous êtes en robe de ville.
« Camisoles, gougounes et tatous » sont introuvables dans cette rubrique!

Côté culture : TiCoq naît au Gésu , alors que Georges Guétary fait ses adieux au St-Denis. De célèbres chanteurs d’opéra, Erna Sack et Jan Peerce sont invités dans la Métropole.; l’Association des concerts classiques de Montréal veille au grain. Au cinéma, « Un homme et son péché » non loin du « Quai des Orfèvres ». Le jeune François Gagnon signe un billet qui rend hommage aux peintures et aux dessins de Marcelle Clark, exposés à la galerie Tranquille, rue Notre-Dame.

À cette époque se tenait en juin, le Congrès des Prêtres-Adorateurs ??? Dans la même édition, un article posait une épineuse question : « L’Église catholique a-t-elle un avenir? »

L’ACFAS désignait un premier titulaire de son prix pour les meilleurs résultats en mathématique, physique et chimie aux examens du baccalauréat ès arts. La Presse annonce en 1949 un nouveau club (sûrement select!). Les bases sont jetées (…) et un comité est formé (…) pour regrouper les femmes universitaires de langue française. (Le processus des comités date de fort longtemps…)

La politique occupe une large place dans les quotidiens de l’époque. Déplacements et réceptions sont fidèlement décrits. Ma sélection de perles :
7 mai 1948 (La Presse) L’espoir de trêve tombe en Palestine. Les différences judéo-arabes sont fondamentales et les Nations Unies ne peuvent imposer la paix (…). Plus de 50 ans plus tard : 10 juillet 2014, chronique d’André Pratte « Ils préfèrent la guerre. Il n’y aura jamais de paix entre Israël et la Palestine ».

En 1949, Washington songeait à établir des échanges avec la Chine (communiste!).

Le 10 avril 1978. Aux prises avec un chômage important, les (9) chefs d’État (européens), réunis à Copenhague se sont résolus à relancer l’activité économique en fixant d’ici juillet 1979, un taux annuel de croissance de 4.5 % .

Les vieux Québécois diraient « plus ça change, plus c’est pareil ».

Sous mes planchers-1

Sous mes planchers, j’ai trouvé La Voix Populaire, Le Journal de Montréal (éditions de 1978), Le Canada et La Presse (éditions de 1949). Des travaux de rénovation m’ont permis de découvrir la fonction isolante du papier journal, largement utilisé sous les prélarts de nos chalets québécois. J’avais, sans le savoir, foulé du pied des informations pourtant précieuses!

J’ai réussi à sauvegarder quelques pages; elles sont jaunies, grasses, parfois tachées, mais lisibles. N’étant ni archiviste, ni statisticienne, je vous fais rapport au gré de mes sujets de prédilection.

La consommation, comme aujourd’hui, occupe beaucoup d’espace. La publicité révèle des stratégies encore à la mode, ex. les prix spéciaux du samedi matin. Brault et Martineau ont un ancêtre : Faucher, le Roi des bas prix. « Tout est meilleur marché, livraison gratuite dans un rayon de 100 milles; 3% de rabais supplémentaire si vous l’emportez »

Le slogan « dépensez pour économiser » se retrouve, en d’autres mots, dans les écrits de Silhouette : « perdez gagnant ».

Chez Croteau, « on passe les prix au couteau » ; cela ressemble étrangement aux chûtes de prix de Walmart.

La valeur des objets a changé. Henri Morgan (1949) célèbre la fête des Mères en offrant un parfum grand format à 6 $. La Presse annonce, la même année, des gants blancs en soie, longueur au coude et même plus longue, boutons au poignet : 1 $. Au même prix, « sacoches de paille ou chapeaux, avec garnitures attrayantes » chez Messier, le grand magasin à rayons de la rue Mont-Royal.

Les heures d’ouverture ne sont plus les mêmes. En 1948, Eaton est fermé tous les samedis durant juillet et août. Le magasin Dupuis en fait autant. Quant aux dimanches, ils sont réservés depuis longtemps à autre chose qu’aux achats. L’avidité des commerçants était-elle moindre à cette époque?

De nos jours, l’appât du gain est très visible. « Les magasins sont fermés, magasinez de chez vous »

Les dimensions sociales, culturelles et politiques seront abordées dans le prochain billet : Sous mes planchers-2

Il faut souffrir pour être belle

Maxime maintes fois entendue au cours de ma jeunesse.
Dans les années 50, la beauté commençait par une « Toni », permanente conçue pour l’utilisation à domicile. La boîte contenait de petits papiers pour contenir les mèches, les bigoudis munis d’un élastique pour emprisonner le tout et finalement le liquide (solution) à l’odeur terriblement malodorante pour imprégner chaque segment. Des bouclettes plus ou moins serrées naissaient de ce processus, grâce auquel la mise en plis allait « tenir ».

Celles qui avaient des cheveux longs étaient contraintes à l’utilisation d’un beigne de fines lamelles en métal autour duquel on enroulait les longues mèches pour constituer un chignon… à l’arrière ou sur le dessus de la tête. C’était respectable.

Plus bas, c’était le drame. Les vedettes de l’heure étaient garnies de buste généreux (Jane Mansfield, Marilyn Monroe, Dolly Parton et autres); les adolescentes graciles que nous étions étaient fort démunies. Pour y remédier, il y avait des coussins d’éponge qui étaient glissés dans les brassières et les costumes de bain. C’était la solution de l’époque… une dure épreuve pour l’amour-propre.

Je n’ai jamais osé parler de ces ajouts jusqu’à ma récente visite dans le département de lingerie d’une grande surface. Ma gêne a fondu devant les coussinets de mousse qu’on m’a proposés pour garnir un soutien-gorge sans bretelles; cette addition en forme de demi-lune devait propulser le sein à la surface! Aujourd’hui, le sous-vêtement à la mode est d’office rembourré et assure un galbe parfait. Le souci de la belle poitrine serait-il toujours parmi nous?

Ma trentaine fut marquée par la guerre à la cellulite. Le combat avait lieu chez madame Hiriart, la reine des esthéticiennes, qui tenait salon à Westmount. Les jets d’eau à air comprimé dirigés sur les parties sous surveillance et les ventouses constituaient, semblait-il, le traitement optimal pour briser les amas adipeux. Pas conçu pour les personnes douillettes…

Les souffrances de l’épilation des jambes ont perduré. Aucune méthode n’est indolore. Ce bout de notre anatomie nous livre d’autres mauvaises surprises au fil des ans. Les veines brisées ne sont pas de mise. Des injections répétées et renouvelées assurent de « jeunes extrémités », mais à quel prix! Il faut savoir retenir son souffle!

Quant aux rides et aux affaissements, le bistouri esthétique s’en charge, mais les inconvénients post chirurgicaux sont rarement mentionnés : douleurs et limitations. Ce qu’il faut souffrir pour être belle!

Des spécialistes ont pensé à tout sauf au cœur et à l’esprit. Ces derniers seraient-ils absents de la beauté d’une femme?