La femme, prise 3

La femme qui peint

Elle a suivi des cours pendant neuf ans. Parcouru à chaque semaine, l’équivalent de douze escaliers (incluant les six nécessaires à la pause-parcomètre). L’aller et le retour à la mangeoire artistique du troisième étage se faisaient en portant le matériel requis : tablette de papier brouillon, bon papier ou canevas, au moins six pinceaux, spatules, panoplie de tubes, quelques chiffons, carnet de notes, crayons, aiguisoir, gomme à effacer, palette ou autre support pour la peinture, etc.

Beaucoup d’efforts sur de longues années, plusieurs professeurs, pour aboutir à quoi? À des tableaux abstraits, souvent minimalistes que ses proches trouvent incompréhensibles. Ironie du sort?

Elle est consciente que son talent est limité, mais elle a pris goût au mouvement de la main, à la sensation du pinceau qui glisse sur la toile, aux mystères de la combinaison des couleurs.

Elle peint.

La femme qui dépeint

À l’âge où certaines personnes déposent leurs outils, elle a pris la plume et depuis, elle dépeint l’intérieur et l’extérieur. Elle n’a jamais cessé d’écrire. Pour elle, c’est un plaisir, rien ne la rebute, pas même la réécriture : corrections, corrections, corrections.

Elle a confié ses souvenirs, ses observations, ses réflexions à des textes lus par ses proches. Elle s’est ensuite tournée vers la fiction. Quelle découverte! Elle a pris contact avec son imagination qui lui semble inépuisable. Elle adore inventer et raconter de histoires.

Elle se régale et compte le faire le plus longtemps possible en espérant que ses lecteurs la suivent…

Un premier drame

Résumé
Après la mort de Laurent, Clarisse s’est rendue chez son éditeur. Elle a obtenu un prolongement de dix mois pour le dépôt de son manuscrit. Elle a fini par trouver un personnage qui la séduit: David, modèle pour les cours de dessin et aussi musicien. Elle prend son temps avant de plonger dans un nouveau texte et laisse vagabonder son esprit. Elle se rappelle son escapade à Venise avec Yves. Ce voyage, qu’elle a si longtemps désiré n’a pas été réussi à sa satisfaction.

Épisode
Clarisse revient à la réalité : dix mois ce n’est pas long pour écrire un roman.
« Je vais devoir changer mes habitudes d’écriture, mes horaires et surtout devenir plus disciplinée…»

L’aube suivante la trouve au travail. La sonnerie du téléphone trouble le silence
« À cette heure! » pense-t-elle.

C’est David. Il revient de l’hôpital.

« Mon poignet gauche est fracturé et je dois porter un plâtre pendant six semaines. Je vais perdre mon emploi de modèle. Mon bras est trop lourd pour garder certaines poses, mon corps est imparfait…Mes employeurs vont me mettre en arrêt de travail. »
Il maudit le professeur qui a conçu l’échafaudage duquel il est tombé : lui qui tentait d’en descendre avec élégance!
Il se questionne : « Que vais-je faire de ce temps libre? »

Clarisse se pose la même question, de plus, elle croit qu’il aura de la difficulté à enfourcher son vélo et qu’il devra marcher, et longuement! Elle se désole de cette malchance qui le frappe.

Par ailleurs, elle note avec fébrilité cet incident dans la vie apparemment sans nuage de David. « Un bon début de roman » pense l’écrivaine qui, suivant les conseils d’Yvan, refuse de prévoir à l’avance le déroulement de la vie de son personnage.

Elle attend de voir la suite…

Ça y est!

Ça y est!
Résumé
Perturbée par les changements associés à la mort de Laurent, Clarisse a surmonté une partie de son chagrin et a tenté une rencontre avec son éditeur. Celui-ci, trop occupé, a délégué son assistante, Madame Delcourt, pour l’entretien. Finalement, la date de remise des travaux a été reportée de 10 mois. Clarisse cherche un nouveau personnage pour son roman.

Épisode
Après plusieurs jours de rêve éveillé, Clarisse a eu un coup de cœur en imaginant un bel Italien, merveilleusement musclé, qui sert de modèle dans les cours de dessin de l’École des Arts de Montréal. Elle l’a nommé David, en souvenir de la sculpture de Michel-Ange.

Avant de se mettre à écrire, elle prend le temps de faire connaissance. Âgé de 25 ans, il n’a jamais été marié. Que fait David en dehors des heures où il prend la pose? De la musique. Elle n’en croit pas sa chance; quel personnage intéressant!

David a créé le groupe des « Étranges », qui se produit occasionnellement dans les salles de la métropole. Lorsque Clarisse lui pose des questions sur son « band », David devient intarissable. Il a engagé un tromboniste, un violoniste, une claviériste, une guitariste, un percussionniste ; lui, se contente de chanter. L’imagination de Clarisse n’a aucune difficulté à les voir évoluer sous les projecteurs.

Le musicien doit néanmoins gagner sa vie; il continue donc de s’exhiber devant les étudiants(es) en art. Il est très recherché comme modèle. Ses muscles constituent le ravissement ou le désespoir des élèves (selon leur talent). Sa capacité de rester immobile pendant de longues périodes a conquis les professeurs.

Clarisse se rend compte qu’elle est en train de recréer la relation qu’elle a entretenue avec Laurent : faire d’un personnage littéraire un être vivant.
« C’est plus fort que moi… »

Elle est très excitée par la perspective de ce nouveau défi d’écriture. Cela lui rappelle de bons moments de son enfance : une anticipation parfois fébrile…

« Je me sens comme une écolière qui vient d’acheter ses cahiers et ses crayons en vue de la rentrée scolaire. »

Repensant à son nouveau personnage Clarisse se demande

« Qu’arrivera-t-il à cet homme si talentueux? »