Les images

On m’a souvent reproché de ne pas émailler mes textes « d’images », surtout celles de la langue.

Nos chroniqueurs et nos romanciers l’ont fait avant moi, et de fort belle façon. Exemple :

  • ce que savait la nuit
  • les buis luisent, cirés de lumière
  • le matin arrive avec la couleur d’une autre nuit
  • arrêter la pluie en dansant

Couleur des mots, figures de style et plus encore.

Chacun ses talents, les miens ne s’étendent pas aux images.

 

Quelque jours plus tard, dans mon journal quotidien: l’auteur parle des noms de villes, « ils sont restés dans ma mémoire comme des couleurs fanées, des bruits sourds, des odeurs évanouies, mais aussi comme la musique ancienne et magnifique qui nomme un pays ». Yves Boisvert, parlant de l’Abitibi, La Presse, 24 mai 2019.

incroyable

Résumé
David continue ses enregistrements musicaux. Yves est de retour et séjourne avec Clarisse à la campagne dans la grande maison familiale. Ils sont tirés de leur retraite amoureuse par un appel annonçant que le père de Clarisse se trouve à l’urgence. Suite à une fièvre récalcitrante il a été hospitalisé.

Épisode
Clarisse aimerait être devin pour connaitre le sort ultime de son père. Les nouvelles médicales ne sont pas bonnes, Maurice a contracté la C difficile. Les médecins sont un peu déroutés par cette nouvelle souche très toxique. La romancière essaie d’en savoir plus. Elle appelle même Info-santé. « Ça dépend » se fait-elle répondre.

L’équipe médicale s’affaire, mais ne réussit pas à enrayer l’infection. Aux yeux de Clarisse, de jour en jour, c’est un peu plus de ceci, un peu moins de cela. Elle se tord les mains, impuissante à sauver son grand amour qui dépérit inexorablement. Elle est surprise de la profondeur de son attachement à son père; cette situation lui aura servi de révélateur…

Elle se croyait forte face aux drames familiaux; voilà qu’elle se découvre vulnérable, émotive, attristée. Et Irène qui se met de la partie! Elle se donne le rôle de l’autorité médicale (!) et tente de protéger son Maurice. Elle veut qu’il se repose et tente de maintenir ses enfants à l’écart. La lionne qui sommeille en Clarisse rugit. De quel droit cette femme peut-elle s’approprier son père?
« Je ne l’ai jamais aimé, cette belle-mère, encore moins maintenant! »

Un deuxième drame se développe donc en filigrane de la grave maladie de Maurice; une bataille entre l’amoureuse, récente, illégitime aux yeux des rejetons et eux qui sont là depuis toujours. C’est un duel épuisant pour les protagonistes. Qui peut se rendre au chevet de l‘aimé? Combien d’heures la personne peut-elle y rester? Irène veut tout gérer…

Heureusement, Maurice ne se rend compte de rien et mène sa lutte contre la bactérie. Mais elle est tenace; elle continue son avancée sournoise. Les jours passent, le patient s’est considérablement affaibli.

La douleur s’installe. Ce sera bientôt la morphine et son cortège d’inconvénients pour l’entourage.
« Il somnole tout le temps » se plaignent le frère et les sœurs.

Cette agonie lui rappelle la mort de Laurent. Pour Clarisse, c’est trop.

La voilà aux prises avec un double deuil…

Les mots pour décrire la fin manquent à l’écrivaine. Elle n’est qu’une fille éplorée.
Elle s’écroule.

Panique

Résumé
Yves, le nouvel amoureux travaille au loin. Laissée à elle-même, Clarisse est la proie de plusieurs tourments; elle s’inquiète particulièrement de Laurent, le personnage central du roman en gestation.

Épisode
Laurent, tout fier, lui tend quelques feuillets; Clarisse reconnaît l’écriture fine et serrée de son personnage.

Objet perdu

Ah, je croyais l’avoir perdue et voici que je l’ai retrouvée.
Je vivais comme je pouvais, sans elle, mais elle me manquait.
Plus fortement à certaines périodes où le désarroi était plus fort,
plus prégnant.
Je la cherchais en tous lieux… en vain.
Je me suis laissé « prendre » par la vie, les problèmes
et les difficultés à surmonter; on m’a qualifié de résilient!
J’étais serein, en apparence…
À l’occasion, je la retrouvais. Je m’accrochais à la certitude
que l’on m’attend de l’autre côté. Puis, je la perdais à nouveau.
Cette fois, je l’ai retrouvée, pour longtemps j’espère…
Cette urne perdue contenait mon âme.

À la lecture de ce texte mystico-poétique, Clarisse s’affole. Elle ne sait plus comment réagir.

« Je devrais peut-être consulter Jules ».

Depuis leur lointaine rencontre dans un atelier d’écriture, une solide amitié s’est développée entre les deux écrivains. Jules a une longueur d’avance : il en est à son troisième roman.

« Devrais-je laisser mon poulain partir la bride sur le cou ou le ramener en terrain plus sûr, mieux connu de moi? »

Son ami l’écoute attentivement, sensible à son désarroi. Les propos d’un de ses professeurs lui reviennent en tête : « écrire un livre, c’est comme aimer quelqu’un, ça peut devenir très douloureux ».

« Je suis de l’école qui privilégie la liberté des personnages et l’aventure qu’ils poursuivent à leur manière. L’auteur ne connaît pas la fin de l’histoire. C’est le côté excitant de l’écriture. »

«Hum, le côté plutôt désarmant! » d’ajouter Clarisse.

L’avenir

Résumé
Entre deux visites de son nouvel amoureux, Clarisse tente de reprendre le fil de son nouveau roman, mais elle n’y parvient guère. Il y a des nœuds qu’elle ne peut défaire. Il lui répugne de décrire les amours de Laurent et de Luce; elle s’y résignera sans doute un jour…

Nouvel épisode
Lors de son dernier séjour, Yves lui a proposé de voyager avec lui (et son ordinateur, bien entendu). Clarisse songe sérieusement à cette suggestion. Le passé remonte à la surface. Des moyens financiers limités ont marqué sa jeunesse, et plus tard, Philippe devint prisonnier de son travail. Elle s’est peu déplacée jusqu’à ce jour.

Ses vieux rêves remontent à la surface : des villes historiques, des paysages insolites… Malgré le charme d’Yves, les anneaux de glace ne réussissent pas à retenir son attention longtemps.

« J’y pense, mon chéri est fou de musique. Si on allait à l’opéra? Il y a La Fenice qui par un merveilleux hasard se trouve à Venise! Je crois que ce théâtre a été reconstruit après le dernier incendie. Je vais vérifier… Le roman peut attendre.»

Clarisse est déjà mobilisée. Elle fouille l’internet et les guides de voyage hérités de sa mère. Elle a déjà tracé son séjour à coup de vaporettos. Puis, elle s’interrompt, comme frappée par la foudre, la culpabilité la secoue

« Il faudrait quand même planifier à deux! Je deviens une horrible manipulatrice! »

Elle va attendre la présence d’Yves pour effectuer les démarches pratiques, mais elle continue néanmoins de rêver… Les romans de Donna Leon lui ont fait découvrir non seulement les nombreux problèmes de Venise : pollution des eaux, pêche illégale, corruption de tous genres, mais aussi de merveilleux paysages, grâce au commissaire Brunetti. Ce dernier vogue au-delà du Grand canal pour mener ses enquêtes; grandes marées, pluies, canaux secondaires, rien ne le rebute.

De plus,Clarisse se souvient que son amie Suzanne lui avait parlé de certaines publications de Donna Leon chez Random House. Dans un élan d’enthousiasme, la romancière avait même conservé une découpure de journal où Donna Leon partage ses bonnes adresses au pays des doges.

« Venise, ce serait merveilleux!!! » pense Clarisse, toute excitée par ces perspectives.

Plus tard, malgré tout, une vague inquiétude se manifeste. Que devient Laurent?

Elle a prévu pour son héros, le deuil d’un être cher, mais elle ne s’attendait pas à pareille réaction. Il est profondément affecté, et de façon persistante…

« Je n’aime pas les départs définitifs. Je ne crois pas à une autre vie. »

Laurent, inconsolable, glisse imperceptiblement vers la dépression. La romancière se demande comment le sortir de ce passage sombre.

Y réussira-t-elle?

méditation

Résumé
La rédaction du deuxième roman connaît des ratés. Le déménagement de Clarisse à la grande ville, le décès de sa grande amie et ses nouvelles amours la déstabilisent.

Nouvel épisode
Clarisse a pris soin de se documenter sur le patinage de vitesse (ce qu’elle n’avait jamais fait auparavant!). Elle a découvert les différentes longueurs de piste (jusqu’à 5000 mètres!) ainsi que la répartition des coupes et des championnats à travers le monde.

« Yves devra forcément s’absenter, surtout l’hiver. »

Elle s’étonne de cette concentration d’activités pendant la saison froide, elle qui ne connaît que la glace des arénas québécois.

« J’ai beaucoup à apprendre ». Elle est prête à tous les efforts pour conserver une proximité affective avec son nouvel amant.

Yves est reparti.

En son absence, la romancière reste rivée à sa table de travail. L’écart entre la richesse de sa vie personnelle et la pauvreté de sa vie professionnelle la trouble. C’est toujours le « n’importe quoi » littéraire. Elle n’arrive pas à ajouter un seul chapitre à l’histoire de Laurent.

Évidemment, elle devrait parler de Luce. C’est là que le bât blesse. Clarisse est mal à l’aise de décrire les rapports amoureux de son personnage. Une certaine pudeur la retient… Le recours aux trucs appris dans les ateliers d’écriture ne l’aide pas. Rien n’y fait.

« Plus tard, je trouverai les mots appropriés » pense-t-elle.

Elle jette un regard sur son espace d’écriture. Quelques étagères : des livres, des sculptures, des souvenirs de ses rares voyages ou de ceux de sa mère. Elle, d’habitude si rationnelle, s’abandonne maintenant à la rêverie…

« Celui-là, je l’aime farouchement. Je peux le caresser du bout des doigts, goûter la finesse de sa peau. Les substituts ne m’intéressent pas. Mon adoré est toujours prêt, il m’attend. Particulièrement cultivé, il ne m’ennuie jamais. Grâce à lui, les heures s’envolent. Non, il ne s’agit pas de Christian Gray, mais de mon Robert, qualifié à tort de ‘petit’ ».

Fière de sa trouvaille littéraire, elle range ses feuillets dans un dossier secret qu’elle se propose de lire « quand elle sera vieille ».

La romantique est de retour, cela augure bien.

retrouvailles

Résumé

L’écriture d’un deuxième roman connaît beaucoup d’obstacles, malgré les bonnes intentions de la lauréate d’un prix du gouverneur général et malgré un retour à son appartement de la grande ville. Déjà novembre. Heureusement, la première tempête de neige n’a pas empêché le retour de son nouvel amoureux.

Nouvel épisode

Leurs retrouvailles sont dignes des meilleurs romans. La frénésie est au rendez-vous. Les vêtements se sont envolés et traînent de-ci, de-là.

« Je ne croyais pas vivre de tels émois à 52 ans! » se dit Clarisse.

Submergée d’images, de désir, d’espoir, mais aussi de crainte, elle balbutie lorsqu’on lui demande des nouvelles de ses amours.

Sa vie avec Philippe était plus calme. Douze années de vie commune. L’amour des mots les avait réunis, ainsi qu’une tendresse profonde, mais la passion???

Cette fois, c’est la déferlante! Elle éprouve des sentiments inhabituels, et pourtant, elle a connu cet homme lorsqu’elle avait 27 ans! De trois ans son cadet, il poursuivait une carrière de patineur de vitesse. Leurs fréquentations avaient été substantielles, leur vie commune, plutôt brève. Elle fouille dans ses souvenirs, revoit sa vie, leur vie… et se rend à l’évidence :

« C’est moi qui suis différente. »

Clarisse se remémore cette période où, sans beaucoup réfléchir, elle s’était abandonnée au tourbillon des événements et à l’amour qui se présentait à elle. Elle avait réussi à s’affranchir de sa famille et de sa religion, mais elle s’était, en même temps, un peu affranchie de l’engagement amoureux.

« Mes sentiments étaient peu profonds… »

Le présent la comble. Toute à la joie de cette expérience nouvelle, elle oublie son Laurent qui en profite pour vivre sa vie, sans regard extérieur. C’est une période faste pour chacun d’eux.

Clarisse a peur de la solitude liée au départ de son amant. Elle n’ose pas s’enquérir de ses horaires de travail. Elle s’interroge :

« N’y a-t-il pas des anneaux de glace au Québec? »

un retour attendu

Résumé
Clarisse tente d’écrire son deuxième roman. Laurent son héros ne se comporte pas comme prévu. Sa vie personnelle non plus : deuils, absences, diversions plurielles. Son nouvel amoureux travaille à l’étranger.

Épisode
Eh oui, Clarisse se résigne à l’admettre : elle attend Yves. Le courriel lui a permis de suivre les déboires de son amoureux : le patinage de vitesse des équipes québécoises n’est pas à la hauteur des attentes de leur entraîneur.

Il sera là dans deux jours et elle pourra lui sauter au cou. Fébrile, elle arpente les différentes pièces de son appartement et se met à songer à son héros littéraire. Elle n’a pas pris contact avec lui depuis l’atelier « vie et mort ».

Elle retrouve Laurent penaud, atterré, assombri. Elle le reconnaît à peine, lui toujours si joyeux.

« J’avais, sans équivoque, repoussé l’idée de la mort, mais dans ce groupe de discussion, j’ai dû y faire face… et avec la défaillance de mes reins… Je ferais mieux de consulter mon néphrologue. »

Son statut lui permet de prendre rapidement contact avec son médecin. Il revient de cette visite complètement rasséréné.

« Je peux continuer l’hémodialyse pendant de longues années. La greffe de rein n’est pas une cure magique, elle comporte beaucoup d’inconvénients auxquels je ne tiens pas…  »

Pas du tout anxieux, il la quitte pour retrouver ses amis et sa chère Luce.

Clarisse lui envie ce calme, elle qui continue de tourner en rond… Elle arrive devant la grande fenêtre et s’étonne : « la première neige! Et ma petite voiture garée en face! »

L’averse de flocons se mue en tempête et la romancière observe le ballet des équipements municipaux qui envahissent sa rue : ils repoussent systématiquement la neige vers le côté gauche de la chaussée, dégagent le trottoir de droite, répandent de l’abrasif…

Ce qui fascine Clarisse, c’est la construction du banc de neige le long de son auto. C’est l’oeuvre de plusieurs chasse-neige qui s’acharnent à libérer l’asphalte de la blancheur qui se renouvelle. Au bout de deux heures, l’accumulation de neige devant sa voiture est quatre fois plus haute que celle qui recouvre le sol. Impossible de sortir de là sans de nombreux coups de pelle… Clarisse réalise que la construction d’un banc de neige nécessite un peu de neige, mais surtout, beaucoup de charrues!

« Yves pourra-t-il revenir par ce temps? »

Le lendemain, tard en soirée, un coup de sonnette la fait tressaillir. Elle se précipite vers la porte.

« C’est lui! »

Questionnements

Résumé
De retour à son appartement, Clarisse est en proie à de fortes émotions. Le passage de la campagne à la ville est plus difficile que prévu. Yves est au loin, Laurent galope, insouciant, et voilà que sa grande amie est décédée.

Nouvel épisode
Malgré les apparences, la mort de Suzanne affecte beaucoup Clarisse.
« Elle avait mon âge! Elle avait partagé tous ses rêves d’avenir avec moi, même son désir d’enfant…

« Sans un père qui soit présent? »

« Mylène et Juliette sont monoparentales; elles travaillent, se débrouillent très bien et ne se plaignent pas. Où est le problème? »

« C’est une lourde responsabilité à porter seule…J’y ai beaucoup songé, j’ai considéré la question sous tous ses angles, mais quelque chose me retient… malgré mon tempérament aventureux, j’ai peur…»

« Si je trouvais un ‘père acceptable et consentant’, je n’hésiterais pas”, s’exclame Suzanne.

Le temps avait passé, cette préoccupation avait graduellement cédé la place aux exigences professionnelles. Elles s’étaient, l’une et l’autre, laissées ‘prendre‘ par le métier.
Une vie est vite passée. Le spectre de la finitude se profile sur les murs du bureau de la romancière et tamise la lumière qui normalement l’inonde. Elle est perdue dans ses réflexions…

« Je me demande ce qu’Yves pense de la mort?… et alors Laurent? »

Un feuillet publicitaire de sa bibliothèque lui revient en mémoire : groupes de discussion sur des thèmes philosophiques. « Si j’envoyais Laurent à l’atelier : vie et mort? » Son personnage, toujours avide de nouveauté, accepte le défi.

Clarisse doute, trop tard, de la pertinence de sa suggestion.

Elle doute de tout en ce moment…

« J’ai peut-être agi précipitamment avec Yves. A-t-il envie d’être un conjoint? Je ne sais pas… »

Clarisse se retrouve devant ses feuilles blanches… qui restent blanches. Une panne d’inspiration! Rarissime!
Alors le doute s’insinue de plus belle.

« Je n’ai peut-être pas l’étoffe. Mon premier roman a peut-être été un coup de chance? Suzanne avait peut-être tort de croire en moi…

Et mon manque de discipline, est-il en cause? »

Elle tourne et retourne les questions dans sa tête. Incommodée par le bruit des sirènes de sa ville, elle se met à regretter la campagne.

Le grand miroir du vestibule lui renvoie l’image d’une femme qui a perdu l’éclat de la jeunesse et qui semble préoccupée. Elle continue néanmoins de regarder.
Que cherche-t-elle?

Clarisse et l’inspiration

Elle froisse rageusement les feuilles noircies.

« C’est de la merde et c’est pire de jour en jour! Impossible de me concentrer dans une maison remplie de rires et de bruits. »

Clarisse est déchirée entre sa passion pour l’écriture et son amour pour sa famille. Elle quitte son refuge et descend sur la pelouse pour tenter de prendre contact. Difficile de résister aux yeux rieurs de Loulou, à l’humour naissant de Nicolas, aux sollicitations de la petite Eva. Elle se trouve ennuyeuse devant l’enthousiasme des siens pour la rivière, les jeux; les inventions de son neveu et de ses nièces la désarment.

« Viens voir tante Clarisse! »

« Regarde ce que j’ai trouvé… »

« Veux-tu jouer avec nous? Tu seras la fée.

La rédactrice de textes se trouve mal préparée face à leurs demandes. N’ayant pas eu d’enfant, elle croit qu’elle pas appris…Elle ne voit pas que sa créativité est au service de Laurent, son personnage de l’heure.

Après quelques vaines tentatives de s’adapter aux plaisirs de l’enfance, elle retourne à son grenier… Elle jette un regard circulaire. Les objets anciens, soigneusement rangés, la ramènent dans le passé.

« Oh! De vieux instruments de musique ».

Devant cette guitare à deux cordes, elle se surprend à rêver à l’époque où elle voulait jouer de la flûte. Elle a oublié combien elle était fascinée par le son pur et cristallin de la traversière. Ses parents, fins pédagogues, lui avaient acheté un instrument adapté (elle n’avait que huit ans ». Elle se régalait de sons aériens qui accompagnaient merveilleusement ses humeurs exubérantes.

« J’ai eu une enfance heureuse, je dois le reconnaître »

Les folles équipées avec ses cousins, les grands jeux de nuit…

« Laurent en a-t-il connu autant? »

La réalité et la fiction s’entremêlent dans sa tête…et dans son cœur

Judith

Judith se fond dans le décor. Sa longue robe de couleur foncée descend jusqu’à ses bottines à boutons. Sa taille est soulignée par une courte veste cintrée, sombre elle aussi. Le tout couronné par l’inévitable chapeau. Rien ne la distingue des autres femmes qui se promènent et se rendent tantôt au marché, tantôt à la mercerie, tantôt au salon de thé. Elle ne se laisse pas tenter par ces minuscules aventures, elle se réserve pour « autre
chose ».

Son « autre chose » se trouve à la gare de trains qu’elle fréquente assidûment, mais sans jamais monter à bord. Quel contraste entre la station animée et la rue paisible où elle habite! Elle a connu une longue période d’hésitation et de doute avant de se résigner à ces visites. « Est-ce vraiment nécessaire? Est-ce la seule solution? Y aurait-il mieux à faire? » Ces questions l’ont longtemps tourmentée.

Encore une fois, elle se dirige vers le bâtiment ferroviaire : aujourd’hui, elle consulte les horaires et la destination des divers convois. Les uns mènent vers le Nord, les autres, vers le Sud; à l’évocation de ces pôles, deux univers très différents surgissent dans son imagination. Pourtant l’un et l’autre sont inconnus de celle qui a passé sa vie « au milieu » dans l’anonymat d’une petite ville américaine : Middlefield ne fait pas souvent la manchette.

Quand elle revient chez elle, sa tête bourdonne de lieux, de personnes, d’histoires qui se bousculent au point qu’elle doit s’allonger, complètement étourdie. Que faire de ce chaos? Une autre visite permettrait-elle d’y mettre un peu d’ordre?

Elle retourne encore sur les lieux de son étude et s’absorbe dans la contemplation d’une carte du réseau affichée sur le mur du hall. Elle est dérangée dans sa rêverie par l’arrivée d’un train. Elle se retourne et examine les personnages qui descendent des wagons. Cette observation des physionomies, des costumes et des bagages, ne fait qu’augmenter son trouble. Elle reprend le chemin de son domicile.

« Mes allers-retours n’ont rien donné », soupire-t-elle. Malgré ses efforts, la romancière ne trouve pas le point de départ d’une prochaine histoire, encore moins d’une nouvelle intrigue. Bien que jeune dans le métier, elle se rend compte, après réflexion, qu’elle a été victime de son ignorance et de ses illusions. « Je cherche à l’extérieur ce que je trouverai peut-être à l’intérieur. »

Elle poursuit sa réflexion et songe que sa furieuse envie d’écrire trouverait sans doute une voie si elle cherchait à résoudre l’énigme de sa propre vie. Les drames qu’elle a vécus, les dilemmes qui l’ont assaillie nourriraient peut-être son inspiration?

Elle décide de se mettre à l’œuvre dans ce sens malgré les réticences prévues du milieu littéraire qu’elle sait dominé par les hommes. Elle a aussi conscience de s’avancer sur un terrain solitaire, loin des préoccupations des femmes de son milieu.

Judith ne sait pas qu’un jour elle sera célèbre et connue bien au-delà des frontières de son pays…