Une mémoire dans la sécheuse

Ma mémoire a subi quelques culbutages comme le linge dans la sécheuse. Pourquoi? Je n’en sais rien. Sous l’effet d’un grand brassage, les rappels du passé reviennent, pêle-mêle, sans ordre ni logique, du moins apparents.

Tout y passe : la famille, les amis, les amants, les tout-petits, les grands, les lieux, les drames, les fêtes, le quotidien, etc. Les souvenirs déferlent, frappent mon imagination, provoquent des émois, séjournent un peu et repartent, pour être remplacés par d’autres.

L’autre jour, dans ma voiture, à l’écoute d’une musique que je ne reconnaissais pas, sans raison particulière, je me suis mise à siffloter et l’image de ma grand-mère m’est revenue. Cette aïeule, modèle de dignité s’il en fut, mettait son chapeau et ses gants pour se rendre un coin de la rue, acheter son journal. Cette même dame m’a appris à siffler! Non pas ce bruit strident provoqué par deux doigts dans la bouche, émis à la suite d’un exploit artistique ou sportif, oh que non : une mélodie. Des notes!

Ce rappel, étrange, surprenant, me trouble. Ce phénomène serait-il lié à la fin de vie? Aux bilans de cette période? Aux regards en arrière?

Je n’ai pas les réponses, mon romancier favori Douglas Kennedy non plus , mais il cite (1) un auteur qu’il affectionne :

« Le passé peut encore nous surprendre »

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1) Kennedy, Douglas, Toutes ces grandes questions sans réponse, Belfond, 2016, 362 pages

LES SEPTUAGÉNAIRES

Toujours sur le sujet des septuagénaires, j’ai retrouvé ce texte d’un ami et collègue. Avec sa permission, je vous le transmets. Inspiré d’une fable de La Fontaine, Justin Lévesque nous a servi des rimes à sa façon.

Les septuagénaires et leurs jeunes collègues

Trois septuagénaires festoyaient.
Passe encor’ une bière et une pizza ; mais un festin à cet âge !
S’étonnaient leurs collègues, moins avancés en âge ;
Assurément, ils exagéraient.

Car, au nom de Babette, je vous en supplie,
Quel est donc ce fumet qui vous fait courir?
Lorsque vient la retraite, il faut plutôt maigrir
Il faut changer vos habitudes de vie.

Oubliez la morue grise poêlée et la mignonnette de veau flambée
Vite le viagra et la glucosamine;
Sans oublier le LaKota et toutes ces vitamines
Abandonnez donc cette envie de longévité;

À quoi bon charger votre vie
Des soins d’un avenir qui n’est pas fait pour vous ?
Ne songez désormais qu’à vos erreurs passées :
Quittez le long espoir et les vastes pensées ;
Tout cela ne convient qu’à nous.

Eh Bien! Pensez-y vous-mêmes
Repartirent les trois septuagénaires. Au cours des ans
L’enseignement nous a comblés. Faites de même
Et trouvez votre cheminement.

Notre vie est pareille par sa courte durée;
Que de plaisirs nous n’avons pu réclamer
Parce que, à la Faculté, nous étions trop occupés. Est-il aucun moment
Qui vous fasse douter de nos élans?

On ne peut seulement attendre le dernier tournant
Dans la vie, il faut mordre à pleine dent
Un jour, on nous rendra sans doute hommage;
On dira que nous n’étions pas toujours très sages,

Que nous avons su faire des petites folies
À Saint-Placide, à l’Isle-Verte ou à Entrelacs,
Il est important que l’on s’éclate

Nous voulons jouir de notre vitalité quelques années encore;
Nous espérons voir beaucoup d’autres aurores.
Tout ce qu’il faut, tout ce que nous vous souhaitons, ce sont les petits bonheurs.
Les septuagénaires étaient convaincants; les collègues écoutèrent de bon cœur

Et tous disent maintenant: l’important, les vieux l’ont trouvé;
Dans la vie, il faut savoir « fêter » sinon, on va le regretter.

l’ère du camouflage

AVERTISSEMENT : ce texte contient des passages qui pourraient ne pas convenir aux personnes qui préfèrent ignorer le vécu des septuagénaires.
Si c’est votre cas, ne poursuivez pas cette lecture, le texte n’est pas complaisant. Il résulte de l’écoute attentive de plusieurs témoignages.

L’ÈRE DU CAMOUFLAGE
Tous (ou presque) les septuagénaires pratiquent un art, peut-être ancien, mais nouveau pour eux, celui du camouflage.

Parlons des VÊTEMENTS. Beaucoup de femmes sont sensibles à l’habillement. Les rondeurs au ventre, aux hanches, aux fesses sont couvertes, cachées, dans la mesure du possible : nouvelles coupes, nouveaux tissus, nouvelles ampleurs et même gaines, si nécessaire. Il faut donc changer les griffes ou la source d’approvisionnement. La fréquentation d’une couturière pour les retouches s’avère parfois utile. Chez l’homme, le chandail dissimule un peu le ventre qui a grossi avec les années; les futés changent leurs pantalons.

Le MAQUILLAGE! Les textures colorées masquent les cernes, les peaux blafardes et les taches brunes. Les hommes y viendront-ils? Pour certains, c’est plutôt la découverte de la chirurgie esthétique (camouflage suprême) et la fin des paupières tombantes.
Quant aux cheveux, le sujet est trop délicat…

Une autre dissimulation nécessaire : le MANQUE D’ÉQUILIBRE. Le transformer en pas de danse peut parfois donner le change. Vive les rampes, les talons plats et les surfaces lisses. Un petit appui permet ce qui est devenu une prouesse : se relever de terre ou se tenir en équilibre sur une jambe. Mais les exercices sont là pour améliorer la situation!!!

Le plus grave, pour certains, le plus humiliant pour d’autres : les MOTS qu’on cherche. Ils n’arrivent pas au bon moment; il faut les attendre, le rappel de la mémoire est lent. Mais il y a les périphrases. Quelle merveille! « Le liquide utilisé par les plombiers pour prévenir le gel des tuyaux » exprime très bien l’antigel. Certains se fâchent de ne pas trouver l’expression juste, juste à temps; s’énerver, c’est pire!

C’est sans compter les OMISSIONS, tentatives de « gommer » l’âge. « Je ne prends pas de médicament », mais on passe sous silence les suppléments de tous genres qu’on avale chaque jour. Les endroits souffrants (les genoux, les mains, le dos, etc.) ne sont mentionnés que dans les clubs de
« tamalou ».

Bon, c’est un choix, direz-vous, mais plusieurs pensent qu’il faut persévérer le plus longtemps possible dans l’art du camouflage. Certains aînés en sont les champions! Le camouflage esthétique et élégant, cela va s’en dire…

Si j’étais une jeune femme

Le texte suivant semble banal à première vue, simple à écrire et pourtant il m’aura fallu 11 mois pour y arriver, pour dépasser tour à tour le déni, le découragement, l’inquiétude, le refus, avant de me rendre au « mais » et de développer un regard plus positif.

Ah! Si j’étais une jeune femme,

les hommes ne tiendraient pas la porte pour moi dans le métro,

les jeunes ne me céderaient pas leur place dans les transports en commun,

je ne perdrais pas l’équilibre dans l’autobus, à la grande surprise d’un homme qui me voit sur le point de lui tomber dessus,

je saurais me relever sans appui,

j’aurais une excellente vision, sans cataracte,

je ferais de longues promenades,

je me coucherais très très tard,

je ferais trois choses à la fois,

je jouerais à Candy Crunch sur mon Iphone.

MAIS,

je n’aurais pas deux beaux grands garçons,

je n’aurais pas démystifié l’écriture romanesque,

je ne saurais écouter, en restant zen, les plaintes de ceux qui m’entourent,

je ne saurais prévoir les réactions de mes ami(e)s,

je ne serais pas aussi habile à décoder les comportements humains,

je ne serais pas aussi bienveillante,

je n’aurais pas autant d’humour,

j’aurais moins de temps à consacrer à la création artistique,

je serais toujours pressée,

je chercherais encore la perfection.