Une enfant effrayée

Nourrie de contes, gorgée d’histoires de fées, bercée par « La Bonne Chanson », mon enfance arrive à l’école, remplie de naïveté. Excitée par mon uniforme tout neuf, les crayons finement aiguisés et les livres soigneusement recouverts par mon père, je prends place dans un local où s’entassent 36 pupitres.

Premier cours : la religion. « Où est Dieu ? » « Dieu est partout » selon Le petit catéchisme; ce dernier deviendra rapidement incontournable. Si Dieu est partout, est-ce qu’il voit tout? Question troublante pour mes six ans.

Par la suite, je découvre que ce Dieu qui s’est déjà insinué dans tous les recoins de ma vie, m’attends au moment de ma mort, pour juger de ma conduite. Inspirée par les images, je me représente un vieillard à longue barbe, qui se dresse, imposant, à l’entrée du paradis. A ses côtés, les apôtres, les archanges et les saints forment une cour imposante; à cette foule se mêlent mes aïeux, certains voisins, quelques amis et surtout beaucoup d’étrangers.

Tous les yeux sont rivés sur moi…

Les moindres détails de ma vie seront passés au crible. Serai-je suffisamment méritante pour accéder à la béatitude éternelle? Ce concept  nébuleux me laisse songeuse.

Par contre, les descriptions de l’enfer sont criantes de réalisme. Les diables noirs avec leurs cornes, leurs fourches et leurs queues acérées se profilent au sein des flammes. Chaleur insoutenable, air irrespirable, longtemps, longtemps, sans répit, toujours, toujours…

Le purgatoire, transit des âmes imparfaites, n’est guère plus invitant. Privée de lumière et de plaisir… mais pour combien de temps? Rien n’est précisé à ce sujet.

Au fil des jours et des cours, la titulaire de la classe en rajoute : impossible d’oublier. Et les prédicateurs! Invités pour les événements spéciaux, dont le carême, ils s’adressent aux élèves de six à seize ans; ils tonnent les menaces d’une vie ultérieure gâchée par les péchés de celle-ci. Les fautes mortelles me précipiteront tout droit chez Lucifer. Si on en parle tant, elles doivent être faciles à commettre!

Quel avenir! J’étais morte de peur!

La vision du sauveur dans la crèche n’a pas fait le contrepoids. L’ultime confrontation avec mon créateur et ses acolytes occupait tout l’espace de mon imaginaire enfantin.

Une autre question me tourmentait. Combien d’espace occupe une âme? Les millions de personnes qui m’avaient précédée occuperaient-elle déjà toute la place? En admettant que je sois admise, serais-je reléguée aux derniers rangs, condamnée à ne voir que le dos du Père plutôt que la Sainte Face?

J’étais troublée, rongée d’inquiétude. Autour de Pâques, des symptômes physiques alarmants m’ont menée chez le médecin. A cette époque, le « vécu » n’était pas encore à la mode. Sans me poser de question, le docteur déclara à mes parents: « L’école la force trop, il faut la retirer pour un mois ». Aussitôt dit, aussitôt fait.

Il me fallut néanmoins beaucoup plus d’un mois pour apprendre à vivre avec cette terrifiante perspective du jugement dernier.

10 réflexions sur “Une enfant effrayée

  1. Bravo pour ce billet mettant à nu vos émotions d’enfant ! La dernière phrase – j’allais dire sentence – m’a fait éclater de rire. Vous maîtrisez parfaitement l’art de la litote.

  2. J’ai eu beaucoup de plaisir à travailler ce texte pour y garder la perspective enfantine. Je crois avoir réussi.
    C’est peut-être aussi un excellent exorcisme pour un souvenir plutôt pénible de mon enfance. La phrase du médecin me résonne encore à l’oreille…

  3. Et de ma part aussi, bravo… Après cette mise à nu de vos émotions, ébranlées par cette invention cruelle, la religion, notamment dirigée pas ses hommes et femmes tout en noir, intérieur ainsi qu’extérieur , je vous recommande fortement le livre de Christopher Hitchens, ‘god is not Great’, sans doute traduit en français, car il a atteint le niveau de #1 international best-seller. Il fait bon au coeur et l’âme pour ceux qui croient en avoir un de chaque.

    1. J’apprécie votre humour concernant le coeur et l’âme.
      J’ai pris note de la référence à God is not Great. Je suis curieuse de ce que l’auteur dit sur le sujet.
      Pour ma part j’ai rejeté la religion catholique depuis très longtemps. Je regrette qu’elle ait assombri tant de vies au Québec. L’Inquisition a également fait pas mal de ravages…
      Le bilan des religions formelles n’est pas très reluisant.

  4. 6 ans! C’est trop cruel. Cette petite fille, et les nombreuses autres, dont moi, n’avaient pas besoin de cette violence morale qui allait entraver leur croissance. Je me demande si les gars se laissaient impressionner autant par les menaces d’enfer qu’on brandissait ainsi devant nous.
    À 10 ans, en traversant la rue St.Cyrille, j’ai tranché mon dilemme: j’étais damnée, j’irais en enfer, c’est tout. J’en ai eu assez de me torturer l’esprit à me demander 1000 fois s’il y avait matière grave, si j’avais la connaissance suffisante et le plein consentement de la volonté. Au diable!
    Je continuerais à aller communier et à accumuler sacrilège sur sacrilège. Belle façon de marcher vers la puberté!

    1. Comme disent les anglais, « you had a lot of guts ». J’ai mis beaucoup plus de temps à me débarasser du poids des doutes et de la culpabilité. Et que dire du moment où je suis devenue « une occasion de péché » pour mes amis! Votre expression torture de l’esprit est très juste.
      Les personnes à qui j’avait parlé de mes peurs enfantines étaient un peu surprises, elles affirmaient ne pas avoir été touché par les affres de la religion. je découvre, tardivement, que je n’étais pas seule dans ce pétrin. Merci de partager.

  5. Je ne crois pas avoir été effrayée, mais je me rappelle d’avoir été sur le qui-vive. Dieu voit tout, comme tu t’en rappelles, il sait tout, il est partout et, pour bien nous le rappeler, la direction de l’école avait placé «l’oeil de Dieu» aux endroit stratégiques, les murs des escaliers montant dans les classes par exemple. Il y avait partout de ces affiches: un triangle avec un oeil coincé dedans, héritage pharaonique d’ailleurs, un sacrilège à bien y penser.

    Diane

  6. Je me demande si les curés et les bonnes soeurs sont aujourd’hui conscients du mal qu’ils ont fait en gâchant une partie de l’enfance de tant de petits. Je me souviens du «Dieu est partout» qui a créé chez moi plus d’interrogations que de craintes. Il me semble que les religieuses qui m’ont enseigné ne nous tourmentaient pas trop à ce propos, ou alors j’ai tout oublié. Cependant, je me rappelle un jour d’avoir demandé à ma mère si telle chose (je ne me rappelle plus quoi) était péché mortel. Ma mère m’a répondu d’un ton très catégorique : «Les enfants ne font pas de péchés mortels.» Je l’ai cru sur parole et l’affaire était réglée.

  7. Tu as eu beaucoup de chance d’avoir une mère qui pratiquait le gros bon sens.

    J’étais sans doute hypersensible et, plongée dans un milieu malsain. D’autres, comme moi, ont eu des enfances assombries par la religion telle que pratiquée à cette époque. Les religieuses de cette période sont sans doute décédées et ont emporté leurs convictions avec elles!

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