Mademoiselle Ballard

Dans ma tête, elle faisait partie de la famille puisqu’elle en habillait toutes les femmes. C’était avant l’ère du prêt-à-porter. Je crois qu’elle s’appelait Colette, mais nous l’avons toujours révérencieusement appelé Mademoiselle Ballard.

Grande, frêle, lunettes sur le bout du nez, elle prenait soigneusement nos mesures, et nous conseillait sur la quantité de tissu nécessaire à la robe, au tailleur ou au manteau, car elle cousait tout! Dans plusieurs familles, la mère confectionnait les vêtements de la maisonnée, mais chez nous, c’était Mademoiselle Ballard.

Dès le jeune âge, je grimpais deux fois dans l’autobus, puis je montais tout un escalier pour me rendre dans son salon, mais c’était une sortie fascinante. Elle me parlait, les épingles entre les dents et me laissait deviner une autre pièce remplie de gros rouleaux de fils, encombrée de soieries, où trônait une mystérieuse machine… Elle m’expliquait comment effacer les cernes sur les étoffes et m’initiait aux subtilités du repassage.

Une autre sortie en autobus (trois, cette fois) m’amenait chez Marshall, le réputé fournisseur de la rue Ste-Catherine ouest. La caverne d’Ali Baba de la confection! Feutrines, lainages, cotonnades, soieries, voilures et autres matériaux (inconnus de ma jeune personne), attendaient notre bon plaisir, enroulés sur de longs cartons et alignés selon un parfait quadrillage. Du plus chaud au plus léger, du plus foncé aux plus clair, uni, imprimé, texturé, nous avions le choix!
Ma mère, adroite, se faufilait parmi les étalages et m’amenait devant le comptoir pertinent quant à l’épaisseur et à la couleur désirées. Restaient les questions de base : est-ce froissable, est-ce salissant, est-ce tissé suffisamment serré? Le morceau choisi nécessitait des compléments. Nouvelle virée pour trouver la doublure, le galon de finition, le fil, les boutons ou la fermeture éclair. Toute une équipée!

Après cette grande dépense d’énergie, nous faisions le plein chez Dunns, le « delicatessen » à la mode de la grande artère commerciale. J’étais impressionnée par la superposition des rangées de grands bocaux de piments rouges qui obstruaient la fenêtre de la façade.

Le coeur et l’estomac contents, j’étais prête pour l’enfilade d’autobus qui nous amènerait, d’abord chez Mademoiselle Ballard pour déposer nos trésors, et finalement à la maison. Plus tard, d’autres déplacements seraient nécessaires pour l’essayage et l’ultime prise de possession.

Dans ce contexte, chaque vêtement était longuement désiré… et conservé.

8 réflexions sur “Mademoiselle Ballard

  1. Quel beau souvenir, et si bien raconté. Je vous suis avec plaisir, toi et ta mère, dans votre joyeuse et sérieuse équipée. Je suis allée une fois seulement chez une couturière de la rue Belvédère. Chez nous, c’était Maman qui cousait, et plus tard, moi. Je me souviens d’un Noël où Maman réussit le tour de force de me faire essayer la robe qu’elle me préparait pour cadeau sans que je la voie. Ne voulant pas gâcher son plaisir, j’avais gardé les yeux fermés tout au long de l’essayage.

    1. Les aller-retours chez la couturière constituent de beaux souvenirs. Cependant, j’aurais aimé qu’on m’enseignât cette merveilleuse compétence; peut-être que j’ai été réfractaire aux efforts de mon entourage. Les regrets sont faciles après coup!

  2. Ah! chez Marshall …. quels souvenirs. Dès l’adolescence, c’est moi qui cousais tous mes vêtements et j’ai passé des heures dans ce magasin à feuilleter les «patrons» en tentant de m’imaginer dans tel ou tel modèle, puis à choisir le tissu et autres passementeries.

    1. Marshall, quel univers! Je suis contente de constater que certaines de mes amies ont partagé cette expérience. Merci de me rappeler l’importance « du patron », si mystérieux et en même temps si magique…

  3. Chez nous, c’était ma mère qui confectionnait les vêtements… et moi, car en tant qu’aînée, j’ai été de corvée très rapidement, vers 9-10 ans: le plus facile au départ, soit coudre les boutons, les ourlets et, plus tard, disposer les patrons en papier de soie en suivant le droit fil, couper le tissu, etc. A 16 ans, je me débrouillais, sous l’oeil sévère de la «couturière en chef» qui n’hésitait pas à me faire découdre et recoudre une couture trop lâche ou pas assez droite. Nous n’allions pas chez Marshall, inaccessible à notre classe sociale, mais rue St-Hubert. Nous achetions des coupons -les chutes des rouleaux de tissu – entassés dans des boîtes. Je garde un bon souvenir de cette complicité avec ma mère, de l’atmosphère feutrée de la section du sous-sol, mal aérée, au plafond bas, où étaient installés table, machine à coudre, planche et fer à repasser.

    Merci Diane de nous ramener dans cet hier.

    1. La couturière-chef semble t’avoir appris une belle discipline. Très enviable.

      Ma grand-mère était très adroite de ses mains et réussissait les travaux à l’aiguille. Elle réalisait les travaux de ce type exigés par mon école. J’ai manqué de patience assez tôt!!!

  4. Les fées de l’aiguille

    J’ai encore souvenir de tes superbes robes de bal signées Ballard. Comme j’ouvrais la porte à tes prétendants, j’avais toujours hâte de voir leur tête quand tu apparaîtrais dans toute ta splendeur.

    Si tu te rappelles, Diane, j’ai aussi fréquenté le salon de mademoiselle Ballard après avoir délaissé la Maison C. Lalongé de la rue Saint-Hubert, qui habillait surtout les fillettes. Heureusement, nous habitions alors à deux pas de chez elle, et je n’ai pas eu à me trimballer autant que toi. Mademoiselle Ballard n’était cependant pas toujours d’accord avec mes choix, notamment un manteau d’hiver que je souhaitais sans col. Elle a insisté pour le garnir d’un col et d’un capuchon amovibles, que je n’ai jamais utilisés par ailleurs. Je préférais de beaucoup un long foulard de laine enroulé autour du cou. Cependant, elle n’a pas oublié de coudre un grand chamois dans la doublure au dos du manteau pour protéger du froid. C’était avant l’ère des microfibres. . .

    Lorsque j’ai emménagé dans mon premier appartement, je me suis procuré une machine à coudre portative de marque Elna qui me suit encore aujourd’hui. Les cours d’arts ménagers dispensés au pensionnat m’avaient suffisamment donné confiance pour me lancer dans l’aventure de la couture. Dans mon petit atelier maison, j’ai confectionné les rideaux, coussins, couvre-lits et édredons de l’appartement. Plus tard, j’ai attaqué la garde-robe de Christophe. Je me souviens encore de quelques pantalons en plaid écossais, doublés jusqu’aux genoux s’il plaît, et de superbes cravates en soie. Grand-maman aurait été fière de moi, elle qui a cousu à la main tous les vêtements de mes poupées, que je conserve encore précieusement dans une mallette.

    Beaucoup plus tard, une amie m’a entraînée chez sa couturière. À l’époque, ces adresses étaient des secrets bien gardés en raison des clientèles limitées de ces merveilleuses artisanes. Il fallait montrer patte blanche pour compter parmi les chanceuses. Ma nouvelle fée, Lee, était chinoise. Il n’y avait rien à son épreuve : tenues de bal, tailleurs, blouses, robes, manteaux, etc. Elle reproduisait brillamment les croquis, les photos de magazines ou les vêtements que je lui apportais. Aucun patron de chez Marshall’s ne traînait dans son coquet petit sous-sol. D’ailleurs, le temple du tissu de la rue Sainte-Catherine était alors en déclin. J’en avais que faire, car j’avais alors découvert un trésor de boutique pour mes approvisionnements de tissu : Minks, sur l’avenue Greene. Wow!

    Minks est toujours là et j’admire toujours ses vitrines, mais mes vêtements décontractés d’aujourd’hui ne requièrent plus des services d’une fée de l’aiguille. Dommage.

    1. Le texte sur Mademoiselle Ballard soulève beaucoup de souvenirs, de bons souvenirs. La créativité était de mise dans beaucoup de foyers québécois de l’époque. Merci de nous le rappeler et de faire référence à notre grand-mère.

      J’ai beaucoup d’admiration pour les fées de l’aiguille, les officielles et les officieuses. Tu as beaucoup de compétences aux bouts des doigts, je ne doute pas que tu continueras de les utiliser encore longtemps pour le plus grand bonheur de tes proches.

      Je jetterai un coup d’oeil sur Minks lors d’une prochaine visite sur la rue Greene.

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